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publié le 23/05/2013

 

« L’ensemble des établissements qui se sont développés depuis 10, 20, 30, 40 ans et plus, sur la place de Genève se sont aussi développés grâce à l’accueil de clientèles non déclarées. C’est un secret de polichinelle. Jérôme Cahuzac est un cas qui fait beaucoup parler parce qu’il est très symbolique. Il était le ministre du budget, en charge de la lutte contre la fraude fiscale. De plus, il était en renégociation d’un certain nombre de conventions avec des pays comme la Suisse. C’est aussi le mensonge qui a fait que l’on a beaucoup parlé de ce cas. Mais il est évident, là aussi, c’est un secret de polichinelle que la clientèle française des hommes et des femmes politiques de tout bord est un segment de clientèle important de bon nombre d’établissements de la place suisse depuis très longtemps.

 

Pierre Condamin-Gerbier © Benoît Collombat/Radio France - 2013

− Jérôme Cahuzac n’est pas le seul homme politique à avoir déposé de l’argent non déclaré au fisc en Suisse ?

 

C’est certain.

 

− Qu’est-ce qui vous permet de l’affirmer ?

 

18 ans d’expérience ! Il y a des Cahuzac à droite, il y a d’autres Cahuzac à gauche. Il y a des Cahuzac sur l’ensemble de l’échiquier politique.

Il y a des Cahuzac qui sont liés non pas simplement à un « simple » enrichissement personnel, mais il y a aussi des Cahuzac qui ont été utilisés par des systèmes, par des partis, par des réseaux.

À gauche comme à droite.

 

 

− Pour du financement politique ?

 

Incluant du financement politique.

 

− Ça vous paraît particulièrement choquant ?

 

Bien sûr que ça me parait choquant. On peut avoir un jugement moral sur les gens qui ne déclarent pas leur actifs et les cachent à l’étranger, mais dans la plupart des cas, ces gens là ont « l’honnêteté intellectuelle » de rester discret, en tous cas, de ne surtout pas donner des leçons et de rentrer dans le : « Faites ce que je dis, pas ce que je fais. » Là où c’est scandaleux dans le cas de politiques, c’est que ce sont censés être des représentants de la nation, de la République, qui, encore une fois, demandent beaucoup d’efforts, donnent beaucoup de leçons, et quand évidemment ils font tout autre chose, à titre personnel ou au titre de leur parti, ça devient totalement insupportable. Tout établissements confondus il y a certainement plusieurs dizaines d’hommes et de femmes politiques de gauche et de droite français détenant, au ayant détenu, des actifs, ou ayant porté des actifs non déclarés pour d’autres, en Suisse et ailleurs, partout où on a pu trouver les mêmes avantages qu’en Suisse.

 

− Sur des places off-shore ?

 

Sur des places off-shore, oui.

 

− Pourquoi dites-vous que si les investigations progressent dans cette affaire, on peut découvrir « un vrai secret d’Etat », « un vrai scandale républicain » ?

 

Si effectivement les questions sont bien posées, et que l’on a des gens du côté français comme du côté suisse qui décident de travailler main dans la main sur ces questions, on s’apercevra qu’il n’y a pas qu’un Jérôme Cahuzac. Ce n’est pas juste le mensonge d’un homme. C’est le mensonge d’un système.

 

− Un système politique ?

 

Le groupe Reyl et Compagnie, devenu une banque en 2010 © Benoit Collombat

D’un système politique, oui. Maintenant pour qu’on soit aussi très clair, il ne faut pas, non plus, tomber dans l’autre extrême qui est celui du : « Tous pourris. » Il y a énormément d’hommes et de femmes politiques qui n’ont pas du tout recours à ces pratiques. Le but ce n’est pas de jeter l’opprobre général, mais d’être conscient que, néanmoins, à un très haut niveau, et surtout au sommet de la pyramide, ces pratiques ont existé et continuent d’une certaine façon d’exister. Il n’y a pas qu’une motivation fiscale, il y a d’autres motivations du secret qui sont tout à fait détestables.

 

Finalement, ce ne sont pas les affaires de Monsieur Cahuzac qui sont explosives, ce sont les réseaux communs à beaucoup de ces affaires que l’affaire Cahuzac est en train de soulever. Ce sont les pratiques, les techniques, l’hypocrisie. Ce sont des acteurs qui jouent « les vierges effarouchées » sur les ondes et les écrans de télévision en France, qu’on retrouve « les mains dans le pot de confiture. » C’est en cela que cette affaire Cahuzac est un scandale d’Etat. Non pas parce qu’il s’agit spécifiquement de Monsieur Cahuzac ou que derrière il y a tel ou tel établissement, mais parce qu’on a maintenant sur la table, à la lumière, une pratique dont on s’aperçoit que, contrairement à ce que tout le monde nous a dit, à gauche comme à droite, n’est pas la pratique d’un homme mais la pratique d’un système.

 

− Est-ce que certaines personnes vous on conseillé de vous taire ?

 

Beaucoup de gens m’ont conseillé de me taire, en me disant que ce n’est pas à moi de parler, que ça peut m’amener des problèmes et que ça peut interférer dans ma carrière. Mais à un moment donné, il faut choisir. J’ai aussi envie quand je me regarde dans la glace le matin, ou quand je regarde ma petite fille, d’être en paix avec ma conscience de citoyen.

 

− Vous avez été menacé ?

 

Bien sûr.

 

− C'est-à-dire ?

 

Vous avez des gens qui interrompent des conversations dans le cadre de projets personnels ou qui vous font passer des messages (jamais eux même directement, courageux mais pas téméraire !), par l’intermédiaire de journalistes, de connaissances communes…

 

−Quel genre de message ?

 

On vous fait savoir que vous pourriez avoir une ribambelle de poursuites judiciaires. On pourrait vous fermer beaucoup de portes. Il pourrait arriver des choses à vous-même ou à votre famille…

 

−C’est allé jusque là ?

 

C’est allé jusque là, absolument. Je dénonce surtout l’hypocrisie de la classe politique française. Encore une fois, je pense que c’est mon devoir de citoyen français de témoigner. Beaucoup de gens ont témoigné à la périphérie de toutes ces questions. Il était peut-être temps qu’un observateur de l’intérieur puisse témoigner, et dénonce une pratique en espérant que ce témoignage servira à ce que cette pratique cesse.

 

Si la justice va au bout, cette affaire peut aller très loin. Elle peut aller jusqu’à la révélation intégrale d’un système. On s’apercevra qu’il y a aujourd’hui un problème systémique, une pratique systémique de fraude impliquant des gens importants. Des politiques… et d’autres, parce qu’il n’y a pas que les hommes politiques qui sont donneurs de leçons. Il y a des hommes d’affaires, des sportifs. Ils vous expliquent à quel point c’est mal de faire certaines choses alors qu’eux-mêmes l’on fait pendant plusieurs années, et pour certains continuent de le faire.

 

Pierre Condamin-Gerbier connaît bien les rouages politiques puisqu’il a été responsable de la délégation UMP en Suisse en 2007-2008. Il a notamment été le témoin d’une visite en Suisse, en mars 2007, du trésorier de l’UMP Eric Woerth et de Patrick Devedjian, venus lever des fonds pour la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy.

 

Pierre Condamin-Gerbier revient sur cet épisode et sur ce qu’il considère comme le « double discours » de sa propre famille politique, à partir du moment où Eric Woerth, alors ministre du budget, a annoncé qu’il partait en guerre contre la fraude fiscale…

 

Pour écouter le témoignage de Pierre Condamin-Gerbier