Où Daniel Cordier parle d'amour, beaucoup et de Sartre, trop peu, et de ses mémoires en cours d'écriture.
Suite et fin de l’entretien avec Daniel Cordier. Lorsqu’il m’a reçue chez lui, une pile de chemises rouges trônaient au milieu du salon. Ses écrits intimes et amoureux, si j’ai bien compris. La suite de ses mémoires est en cours de rédaction.
Aujourd’hui, nous sommes en décembre 2011, vous avez publié « Caracalla », pour raconter votre parcours personnel dans la Résistance, et parce qu’on vous l’a demandé aussi, vous êtes en train d’écrire la suite de votre vie, c'est-à-dire l’après guerre justement. Tout à l’heure vous m’avez dit, "ça y est je viens de trouver la solution, je sais comment je vais m’y prendre" et je n’ai pas compris ce que c’était "la solution"…
Daniel Cordier: Oui, parce que vous ne savez pas ce qu’est la suite. Si vous voulez, il y a un problème. Je suis en train de faire un film sur Jean Moulin, enfin sur mon livre, il y a deux films qui sont en cours, en train d’être construits, j’ai beaucoup travaillé dessus. Une suite à "Alias Caracalla" m’a été demandée par des gens qui ont lu le livre ou simplement par mon éditeur qui était très content de mon premier volume.
J’ai compris pourquoi je n’arrivais pas à écrire ce second volume. J’ai écrit quand même 600 pages. J’ai compris que au fond c’est à cause de mon homosexualité. C'est-à-dire que le sexe, c’est quelque chose que l’on partage et par conséquent, on ne peut pas, seul, en parler. Parce que vous n’avez pas le droit de parler au nom de votre partenaire. Là, il y a un secret. Si lui n’en parle pas, vous pouvez en dire la moitié, alors vous enlevez son nom etc… C’est insoluble.
Daniel Cordier portrait © Christine Siméone - 2012
Je comprends pourquoi j’ai mis si longtemps à ne rien faire. Je lisais les journaux, quand je rentrais je regardais la télévision. Il y avait beaucoup de films, des films policiers, des westerns… Pendant ce temps j’espérais que la solution viendrait et elle est venue. Et au fond, en dehors de ce que j’écris, j’ai toujours tenu un journal pendant toute ma vie. J’ai commencé très jeune, j’avais 17 ans, ça n’a pas grand intérêt, mais dans ce journal, je n’ai parlé que de l’amour, de l’amour que je faisais.
Ce journal je voulais le brûler, et je me suis dit il ne faut pas que je le brûle, il faut d’abord que je le relise. Je ne l’ai pas encore relu, il vient d’être terminé par ma secrétaire. Ce que je peux raconter et ce que je peux dire c’est que ce qui m’appartient, appartient à tout le monde. C'est-à-dire, la galerie, les rencontres avec un certain nombre d’amis, de relations, avec Marcel Duchamp.
Je suis libre, et c’est ça que je vais raconter et que j’ai commencé à raconter dans mes 600 pages et que je vais achever… peut-être 1000 pages… Mais là-dessus, on ne parle pas de sexe et puis suivant le jugement que je vais porter une fois que j’aurais relu mon journal, à ce moment là, le sexe se retrouvera dans mon livre ou bien il n’y en aura pas.
Je suis né avec un sexe mais je mourrai sans. Pourquoi pas ? D’ailleurs de toutes les manières, on meurt sans sexe quand on meurt vieux, je peux vous le dire !
C'est-à-dire que vous allez gommer toute votre vie amoureuse de ces mémoires ?
Daniel Cordier: La vie amoureuse je la brûlerai si c’est pas intéressant. Je ne sais pas, je n’ai jamais relu ce que j’ai écrit. Et donc, est-ce que ça a un intérêt ? Il faut que ce soit quand même un peu curieux, si c’est ce que tout le monde fait… bon… ça n’est pas tellement intéressant. Il n’y a qu’à lire les autres, ceux qui ont du talent : Laclos, qui a été l’auteur de mon enfance et que je connais presque par cœur. Lui, il a du talent et c’est passionnant. Je ferai de la publicité pour Laclos.
Je ne sais pas si vous avez aimé Henri Michaux justement comme vous le disiez. Peut-être qu’il y a des choses qui méritent d’être racontées et que ça appartient à tous?
Ca c’est autre chose, c’est ce que je compte publier. Tout le reste, Michaux et tous mes amis, ça n’a aucun rapport. Et si dans ces amis, il y a des gens avec qui j’ai partagé l’amour la deuxième partie se trouvera dans ces cahiers, et dans cet ouvrage, si c’est intéressant, Je ne peux pas vous le dire, je n’en sais rien.
Comment avez-vous été en relation avec Sartre? Parce que vous n’êtes pas sur les mêmes rives de l’intellectualité ?
Non, moi je suis au degré zéro et lui il est au ciel. C’est très simple, c’était la résistance. J’ai connu Sartre dans la résistance. Je l’ai connu à ce moment là en 1942 et d’autres aussi.
Quel regard vous portez sur Sartre « résistant » ?
Ah non, ça c’est mon prochain livre.
Quand paraissent la suite de vos mémoires ?
Je ne sais pas, il faut que je le finisse. Peut-être l’année prochaine.
Est-ce que vous voulez rajouter quelque chose ?
Non. Je ne sais pas si je vous ai dit des choses très intéressantes, mais enfin vous pouvez tout enlever si ça ne vous intéresse pas. Je suis pour la liberté, je vous l’ai dit en commençant, je vous le dis en finissant.
Pour écouter Daniel Cordier
Fin de l'entretien avec Daniel Cordier que je remercie de m'avoir reçue si chaleureusement. J'ai publié ici la quasi totalité de ses réponses. J'ai ôté un paragraphe concernant le critique d'art Julien Alvard (personnage important de la scène artistique d'avant-guerre) et l'origine de son engagement pour défendre la mémoire de Jean Moulin. L'extrait que je mets à l'écoute ici, contient d'abord ces deux parties, et à partir de 12 minutes environ les questions sur la rédaction de ses mémoires retranscrites dans ce billet.
Les éléments sonores que je propose à l'écoute dans la première et le seconde partie n'ont pas été "montée". C'est la version brute.
Pour en savoir plus sur les artistes suivis par Daniel Cordier
Lire l'article de Guillaume Blanc sur Daniel Cordier sur le site du Musée des Abattoirs à Toulouse>>
Le peintre Dado, est exposé à la galerie Alain Margaron jusqu'au 5 mai 2012. Cette galerie parisienne expose régulièrement de nombreux artistes collectionnés par Daniel Cordier : Requichot, Fred Deux, etc.
Texte de Daniel Cordier sur Dado, publié sur le site consacré à cet artiste
Voir le documentaire de Snežana Nikčević et Sanja Blečić (52 min) diffusé sur la première chaîne de télévision monténégrine le 31 mai 2011 et réalisé à l’occasion de l’inauguration de la salle « Hommage à Dado, 1933-2010 » au Centre Pompidou. Daniel Cordier y raconte sa rencontre avec Dado, par l’entremise de Jean Dubuffet.
Bernard Requichot
site officiel du peintre Bernard Requichot
Lettre ouverte de Cordier à l’éditeur d’un livre sur Bernard Requichot (avril 1963)
Eugène Gabritschevsky
Biographie de Gabritschevsky sur le site de la galerie Chave
Fahlstrom
Le site de l'artiste
Une œuvre de Fahlstrom sera présentée lors de la troisième édition de La Triennale d’art contemporain (avril 2012)

Je rappelle que ce blog est largement consacré à Arman, au Nouveau Réalisme, et à toutes les formes d'art qui incluent l'objet comme matériau de création.
Textes Copyright Christine Siméone.
Photos Copyright Christine Siméone sauf indication autre.
Au sujet d’Arman, le site historique
Remerciements à
Gilles Marsault, et Valeria Emanuele, au web de France Inter twitter.com/valeria_e
Annelise Signoret, du service documentation de Radio France
Sophie Raimbault, assistance du service Culture de la rédaction de France Inter


























Daniel Cordier, pour l'art et pour mémoire (5/5)