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Apprendre le code, même à l’école

En France, en Europe, dans le monde entier, les initiatives se multiplient pour développer la culture numérique des jeunes et proposer des apprentissages au code. La maîtrise et la compréhension des fondamentaux de l’informatique semblent de plus en plus nécessaires pour éduquer de véritables citoyens numériques éclairés, dans un monde toujours plus connecté.

Le code à l'école © - 2014 / http://fr.wikipedia.org/wiki/Formation_en_ligne

 

« Les jeunes d’aujourd’hui ont une grande expérience et une grande facilité pour interagir avec les nouvelles technologies, mais beaucoup moins pour créer et s’exprimer avec. C’est un peu comme s’ils savaient lire, mais pas écrire avec les nouvelles technologies » déclarait Mitch Resnick, directeur du groupe Lifelong Kindergarten au MIT Media Lab, dans une vidéo TEDx en 2012.

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Le code semble souvent inaccessible, comme le soulignait Mitch Resnick dans cette même intervention : « Pour beaucoup de gens, quand ils pensent au code, ils se disent que c’est réservé à une communauté très étroite de personnes ayant cette connaissance ». En réalité, des outils, des méthodes, permettent à tous, et en particulier aux plus jeunes, d’aborder le code sans difficultés. De très nombreuses organisations et sites web se sont mis en place ces dernières années pour proposer des initiations au code auprès des jeunes. Mitch Resnick a notamment contribué au développement de Scratch, un logiciel de programmation du MIT qui permet aux enfants de facilement créer un objet numérique, comme une histoire ou un jeu, en le programmant simplement à l’aide de « blocs ».

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Sur le même principe mais dans une version plus simple, l’entreprise Tralalere travaille actuellement sur l’application GleamCode pour apprendre aux enfants à partir de 7 ans les bases la programmation, en créant une image lumineuse animée. Le jeune va utiliser des briques comme langage de programmation, et sans s’en rendre compte il apprend « une grammaire naturelle de l’informatique » comme nous le précisait Deborah Elalouf, directrice de Tralalere.

Tralalere coordonne le Collectif Code Junior, qui a annoncé sa création très récemment en avril 2014. Ce collectif regroupe un ensemble d’associations et entreprises innovantes, comme enjeux e-media, FESC, Kids Coding Club, Bibliothèques Sans Frontières, Magic makers, Programatoo, etc., qui soutiennent l’idée d’une éducation des jeunes au numérique, et notamment au code, pour en faire des « citoyens numériques éclairés ». Une démarche à la croisée d’une éducation aux medias, à l’information, d’une culture scientifique et technique, dans un objectif de favoriser la création et le plaisir.

Acteurs, inventeurs et créateurs du numérique

L’idée qui motive cet engagement pour éduquer les jeunes au code, au numérique, est qu’il est nécessaire aujourd’hui que les jeunes et futurs citoyens actifs ne soient plus de simples utilisateurs, mais bien des acteurs, inventeurs et créateurs du numérique. Ce qui ne signifie pas que l’objectif soit d’en faire des programmeurs. Pour Deborah Elalouf, « Les enjeux sont différents selon les langages informatiques auxquels on éduque. L’objectif des acteurs du collectif n’est pas de former des programmeurs, mais d’initier les enfants à un autre rapport à l’écran, dans lequel ils osent créer, où ils cherchent à comprendre ce qu’il y a derrière l’informatique, et où ils se posent en inventeurs, créateurs, pour en maitriser les ficelles ».

Dans une tribune du Guardian, Dan Crow, chercheur en informatique, soutenait que dans l'avenir, ne pas connaître la langue des ordinateurs sera aussi difficile que d'être analphabète ou incapable de calculer aujourd'hui. Le but selon lui n’est pas de préparer de futurs ingénieurs en informatique, mais plutôt de développer chez les jeunes la pensée computationnelle. Cette pensée informatique nous apprend par exemple à aborder les grands problèmes en les décomposant en une séquence de problèmes plus petits, plus faciles à gérer.

Les initiations au code pour les jeunes se multiplient partout dans le monde

Les initiatives pour amener les jeunes à coder, dans ou en dehors de l’école, se multiplient un peu partout dans le monde. D’abord en Estonie, depuis 2012, où le gouvernement expérimente le programme « Proge Tiiger » dans une vingtaine d’écoles. Ce programme apprend aux élèves âgés de 7 ans à 19 ans les bases de la programmation.

La France propose depuis 2012 la spécialité « Informatique et Sciences du Numérique », à certains élèves de classes terminales scientifiques, au même titre que les spécialités mathématiques, sciences physiques et chimiques et sciences de la vie et de la terre. Un nouvel enseignement qui semble avoir trouvé son public.

En Finlande ensuite, le ministre Alexander Stubb annonçait fin 2013 que l’enseignement de la programmation pour les élèves du primaire était envisagée, afin d'apporter de nouvelles innovations au système éducatif du pays.

Aux Etats-Unis, lors de la semaine de l’éducation aux sciences de l’informatique en décembre 2013, les jeunes du primaire et du secondaire étaient invités à s’initier au code à travers l’évènement « The Hour of Code », une importante campagne proposant des ressources et des tutoriels d’initiation.

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Cette initiative a inspiré « The Year of Code », au Royaume-Uni, une autre campagne qui vise les élèves et les enseignants. En Angleterre, à partir de septembre, tous les élèves auront une initiation au code à partir de 5 ans. Ils étudieront les bases de la programmation, et devront recevoir un enseignement au moins à deux langages à partir de 11 ans.

Enfin, Singapour envisage également d’introduire le code à l’école. Le professeur d’informatique Min-Yen Kan, de la National University of Singapore, déclarait au New York Times qu’il espérait que des initiatives comme Code.org, qui organise notamment la semaine de l’éducation aux sciences de l’informatique aux Etats-Unis, vont intéresser plus de jeunes dans l’avenir.

Les limites de l'enseignement du code

Faut-il néanmoins apporter un bémol à cet engouement pour la programmation ? Il semblerait, selon les propos de Shuchi Grover, doctorante en informatique à l’Université de Stanford. « Les outils de programmation basés sur des blocs comme Scratch, Alice, Kodu, et les sites web comme Khan Academy, Code Académie, et CodeHS (entre autres), placent aujourd’hui la programmation à portée de main des enfants […]. L'initiation au code dans ces environnements est facile, extrêmement gratifiante, et motivante. Mais jusqu’à quel point ces enfants se confrontent-ils à la pensée computationnelle ? » s’interroge-t-elle dans une tribune sur le site EdSurge.

L’objectif visé généralement par l’apprentissage du code est le développement de cette pensée informatique, une logique que nous mettons en œuvre pour résoudre des problèmes. La pensée computationnelle implique la conceptualisation, pas seulement le code et l'apprentissage de la syntaxe d'une langue. Et certaines enquêtes réalisées chez des jeunes ont montré des incohérences importantes dans les processus de calculs de leurs programmes informatiques, illustrant une certaine faiblesse des enseignements proposés. Par ailleurs, dans certains cas, les éducateurs n'ont pas la capacité et les compétences pour l'enseignement de l'informatique. L’objectif des enseignements au code est donc louable, mais la rigueur doit être de mise.

Apprendre à coder pour favoriser l’emploi

Si le but de l’apprentissage du code n’est pas de faire des enfants de futurs développeurs ou ingénieurs, l’acquisition d’une bonne culture numérique pourrait représenter un atout indéniable pour l’intégration professionnelle. « Aujourd'hui et, a fortiori demain, le code est au cœur de notre système. Ne pas l'apprendre revient à se rendre dépendant voire pire à perdre une certaine forme de liberté » avançait Grégory Pouy, consultant indépendant dans une chronique du JDN. Et selon lui, ne pas apprendre le code conduirait à devenir non pertinent sur le marché du travail, comme ne pas avoir appris l’anglais dans le cas de nos parents.

D’ailleurs, actuellement, plusieurs écoles et entreprises proposent aux étudiants qui quittent le cursus scolaire avant d'avoir obtenu leur diplôme de se former à l'informatique pour favoriser leur insertion professionnelle. « Notre logique, c'est l'empowerment : nous voulons donner aux personnes des pouvoirs magiques pour qu'ils puissent faire ce dont ils rêvent », expliquait au Monde.fr Frédéric Bardeau, cofondateur de Simplon.co, une entreprise sociale qui propose des formations au développement.

Le numérique, pour une mutation globale de l’enseignement ?

De grandes questions subsistent encore sur l’apprentissage du code. Notamment, il y a une dichotomie entre le développement d’une culture numérique pour changer fondamentalement l’enseignement, et l’enseignement de l’informatique simplement comme une nouvelle discipline.

Sur le blog Internet Actu, Hubert Guillaud évoque que « Même si tous ceux qui le défendent ne le reconnaissent pas, on voit bien que l'enseignement du numérique est une sorte de cheval de Troie. Un cheval de Troie pour enseigner autrement, pour innover, pour introduire à l'école de nouvelles manières d'apprendre. Alors pourquoi se focalisent-ils sur un nouveau contenu disciplinaire plutôt que sur la manière d'apprendre ? Est-ce parce que c'est plus facile ? Certainement... ».

La question qui se pose est donc celle de savoir si le numérique doit être enseigné comme toute autre matière, ou si il doit être considéré comme un élément transversal, transdisciplinaire, qui devrait favoriser un renouvellement des méthodes d’enseignement.

 

Pour aller plus loin :

Des jouets pour apprendre à coder, une chronique d’Axel Villard-Faure dans #LaTAC

L’émission 14h42 : La France déteste-t-elle ses développeurs ?

Le code sur les bancs d’école, une chronique d’Hélène Chevallier dans #LaTAC

Enseigner la science informatique à l’école ? Sur France Culture

 

Antoine Bonvoisin pour La tête au carré.

 

Par Antoine Bonvoisin, | 02 Mai 2014 à 16:50