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"Je veux retourner à l'école" : Léonarda, collégienne, expulsée au Kosovo

manuel valls lance une enquête sur l'expulsion d'une famille kosovare © reuters - 2013

Le ministre de l'Intérieur, interpellé à gauche pour l'expulsion controversée d'une collégienne rom kosovare, a justifié les conditions de celle-ci, en assurant notamment veiller au respect des droits des étrangers. Géraldine Hallot a interviewé en exclusivité pour France Inter l'adolescente, qui s'exprimait par téléphone depuis Mitrovica.

 

 

 

Leonarda Dibrani a rejoint le Kosovo, son pays natal. En laissant derrière elle un incendie de protestations, jusque dans les rangs du Parti socialiste : le 9 octobre, la collégienne de 15 ans, rom kosovare scolarisée dans le Doubs, était remise à la police alors qu'elle participait à une sortie scolaire.

J'avais honte, j'avais mal au coeur. Je veux retourner à l'école. Ici, on dort sur des bancs

 

Leonarda raconte comment ce jour là, alors qu'elle se trouvait dans le bus qui l'emmenait à Sochaux pour une visite scolaire, les forces de l'ordre l'ont emmenée en pleurs rejoindre sa famille. "Ça fait mal au coeur d'abandonner mes amis, l'école, tout le monde. J'avais honte aussi parce que la police est venue et mes camarades m'ont demandé : 'Pourquoi la police ? Qu'est-ce que tu as fait ? Tu as volé ? ' "

Elle explique qu'elle dort désormais sur des bancs, qu'elle ne peut plus aller à l'école. Surtout, qu'elle veut "repartir à zéro", "revenir en France" :

Écoutez le témoignage de l'adolescente contactée par Géraldine Hallot :

 

Feu nourri des critiques à gauche : mardi soir, le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon fustigeait  la "politique inhumaine" du ministre de l'Intérieur, Manuel Valls, l'accusant de "pourchasser" les Roms "jusque dans les écoles".

La lepénisation des esprits a décidément pris ses quartiers place Beauvau...

 

"Manuel Valls a beau jeu de décréter que les Roms ne veulent pas s'intégrer, alors même qu'il les pourchasse jusque dans les écoles. La politique inhumaine conduite par Manuel Valls est une honte pour la France", s’insurgeait ainsi le PG dans un communiqué, estimant que "la lepénisation des esprits a décidément pris ses quartiers place Beauvau".

Malaise au Parti socialiste

L’embarras gagne même le Parti socialiste, au point que le porte-parole du parti, David Assouline, demande dans la foulée que les responsabilités soient "clairement établies". Malaise, notamment après les récents propos du ministre de l’Intérieur sur les Roms, dont il a nié la volonté d'intégration.

Matthias Feckl, député socialiste de la 2eme circonsription de Lot et Garonne, a réclamé des sanctions contre le préfet :

 

Le ministre, lui, affirme par voie de communiqué appliquer "avec fermeté les décisions d'éloignement tout en veillant scrupuleusement au respect des droits des étrangers qui font l'objet d'une mesure d'éloignement". Place Beauvau, on assure ainsi que la jeune fille est "descendue du bus pour attendre les fonctionnaires qui sont venus la prendre en charge", puis qu’un "membre du comité de soutien de la famille a, en présence de la mère, appelé cette jeune fille sur son téléphone portable".

Prise en charge par les forces de l'ordre à la sortie du bus

Il aurait été ensuite convenu entre la famille, le représentant de son comité de soutien, l'enseignante en charge de la sortie scolaire et les forces de l'ordre de laisser la jeune fille sortir du bus afin de lui permettre de rejoindre sa famille dans le cadre de l'exécution de la mesure d'éloignement.

Ne doutez pas un seul instant que les règles de droit public sont appliquées avec intelligence, discernement, humilité (...) par mes services

 

Manuel Valls a annoncé mercredi matin l'ouverture d'une "enquête administrative" pour déterminer les circonstances exactes de cette expulsion, après avoir appelé à ce que "chacun garde son sang-froid". "Ne doutez pas un seul instant que les règles de droit public sont appliquées avec intelligence, discernement, humilité (...) par mes services", a-t-il affirmé en marge d'un déplacement à Lorient, en assurant que toutes les procédures administratives avaient été respectées :

 

 

La famille de Leornarda était en France depuis 4 ans et 10 mois : elle a été expulsé deux mois seulement avant le délai des 5 ans qui permet de déposer une demande de régularisation. Les Dibrani ont été installé par les autorités kosovares au premier étage d'une maison, dans le quartier d'Ilirida à Mitrovica, où elle dispose de deux chambres et d'une petite cuisine. Les autorités de Pristina leur ont accordé une assistance sociale, leur payent le loyer et ont fourni du bois pour se chauffer pendant l'hiver.

Inquiétude

Les Dibrani, pourtant, sont inquiets : en vertu de la loi, cette aide n'est accordée que pour une durée d'un an. "Je ne sais pas pourquoi ils nous ont fait ça, nous n'avons rien fait de mal. Ils l'ont fait parce que nous sommes des Roms. Nous aurions été traités différemment si notre peau avait été d'une autre couleur", s'insurge le père de Léonarda.

Son épouse Xhemaili, 41 ans, se souvient comment la police ne lui a laissée qu'une demi-heure pour faire ses valises et quitter son appartement français : "Je leur avais dit que nous n'avions pas où loger au Kosovo et ils m'ont répondu :"Vous devez retourner là d'où vous êtes venus" ".

S'il y a eu faute, l'arrêté de reconduite à la frontière sera annulé. Cette famille reviendra pour que sa situation soit réexaminée en fonction de notre droit, de nos pratiques et de nos valeurs

 

Les résultats de cette enquête, demandée par le Premier ministre, devraient être connus "sous 48h", selon les propres mots de Jean-Marc Ayrault. Ce dernier a promis mercredi midi que l'arrêté d'expulsion serait annulé si une faute avait été commise par l'administration : "S'il y a eu faute, l'arrêté de reconduite à la frontière sera annulé. Cette famille reviendra pour que sa situation soit réexaminée en fonction de notre droit, de nos pratiques et de nos valeurs".

De son côté, après avoir obtenu l'accord de la famille de l'adolescente, le Défenseur des droits, Dominique Baudis, a lui aussi ordonné l'ouverture d'une enquête : il auditionnera toutes les personnes concernées avant de formuler éventuellement des recommandations d'ici à quelques semaines. 

Par France Inter avec agences, | 16 Octobre 2013 à 15:02