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Kanak, les oubliés de la guerre 14-18

L’exposition sur la culture kanak* qui s’ouvre au Musée du Quai Branly est l’occasion pour nous d’évoquer l’histoire du millier de Mélanésiens envoyés combattre en métropole pendant le premier conflit mondial.

Tirailleurs kanak sans date © Musée de la ville de Nouméa

Ils sont arrivés en trois convois entre juin 1916, et novembre 1917. Débarqués à Marseille, ils commencent par être ouvriers dans le port. Sur le front, les besoins en hommes se font de plus en plus importants. Ils sont envoyés dans les environs d’Amiens et de Compiègne à l’été 1917.

Si on connaît le sort des tirailleurs sénégalais ou maghrébins pendant la première guerre mondiale, on sait moins que des Kanak ont aussi combattu en métropole. Pourtant, presqu’un millier d’hommes (948, exactement) venus de Nouvelle-Calédonie, ont été mobilisés dans les tranchées entre 1916 et 1918.  

Plus d’un tiers d’entre eux (382), en sont morts, la moitié de maladie, l’autre au front (193). Ces 300 morts sont peu, comparés au 19 millions de morts de la grande guerre, mais pas négligeables pour une population de kanak évaluée à 30 000.

Jugés peu résistants au froid, ils sont rapatriés sur la côte d’Azur en octobre 1917… Avant d’être renvoyés au combat en mars 1918 : soit pour être ouvriers à l’arrière, où ils construisent des routes et des tranchées, installent des lignes téléphoniques, ou télégraphiques. Soit pour participer à des batailles sur la ligne Hunding (dans les Ardennes). Et c’est là qu’ils terminent la guerre.

Sylvie Boubin-Boyer, docteur en Histoire, auteur d’une thèse, De la Première Guerre mondiale en Océanie - Les guerres de tous les Calédoniens, soutenue en 2001 raconte leur parcours :

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Ces hommes étaient parfois volontaires. Pieux, ils aspiraient à défendre le pays qui leur avait apporté l’Évangile. Les plus jeunes étaient animés par le désir de se battre. Il faut dire que les recruteurs (des gendarmes, souvent) promettaient beaucoup : des terres, la garantie d’acquérir une église, ou un temple, un terrain de sport etc.

Mais le plus souvent, c’est le chef de leur tribu qui les a désignés. L’État français assurait à ce Bataillon Mixte du Pacifique un salaire, intéressant puisqu’il correspondait à trois fois le salaire moyen dans la colonie, l’aller et le retour à la métropole, la nourriture, les armes et l’uniforme.

Photo prise le 4 juin 1916 au moment du départ © Musée de la ville de Nouméa - 2013

Des témoignages indirects 

De la façon dont les kanak ont vécu la guerre, on sait peu de choses. Quelques témoignages indirects sont néanmoins parvenus, quand ils se sont confiés, à des prêtres par exemple.

Dans le ciel, des étoiles innombrables, comme les coquilles au rivage de Magatu

(Extrait du discours de Mindia, un grand chef, qui décrit les combats avec des références au pays natal)

Ils se plaignent de leurs uniformes, des vêtements, des maladies, mais se réjouissent de la liberté d’aller au café, dont ils sont privés en Nouvelle Calédonie. (Dans les colonies, la vie des autochtones était régie par le Code de l’indigénat qui leur interdisait, entre autres, la circulation de nuit)

Sylvette Boubin-Boyer a épluché les archives, et revient sur les réactions des kanak dans la guerre en métropole :

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Après la guerre, les soldats kanak mettront du temps à rentrer chez eux. Plus d’un an et demi parfois. La reconnaissance viendra encore plus tard encore. Et il faudra attendre 1999, pour que les noms des Mélanésiens morts pendant le premier conflit mondial apparaissent sur le monument aux morts de Nouméa.

Tirailleurs kanak © collection musée de la ville de Nouméa (MDVN) et collection Brun - 2013

 

*Le mot « kanak » est invariable en genre et en nombre (accord de Matignon – 1988)

 

Rencontre avec Emmanuel Tjibaou, responsable du Centre Culturel Tjibaou de Nouméa

Du mépris à la reconnaissance de la culture  kanak,  l'exposition révèle tout le chemin qui a été parcouru depuis  la colonisation. Deux regards se confrontent : celui des kanak sur leur culture et le regard méprisant ou condescendant des colonisateurs. Au-delà des haches de jade, des casse-têtes phalliques, des  faitières qui surplombent les grandes cases, cœur  de l'organisation sociale kanak , le patrimoine kanak est avant tout  celui de la parole.


Emmanuel Tjibaou, le fils du leader indépendantiste Jean-Marie Tjibaou, dirige aujourd'hui le centre culturel Tjibaou à Nouméa revendique une vraie place pour sa culture :

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Et aussi :

L'exposition Kanak, l'art est une parole

Un webdoc, "kanak - bouture de paroles" d'Emmanuel Desbouiges et Dorothée Tromparent autour de l'exposition.

Hors-série de Télérama "Kanak"

La marche de l'Histoire consacre son édition du 15 octobre aux kanak

Sur le site du centenaire de la guerre 14-18, un article sur les Kanak au chemin des dames

 

 

Par Anne Douhaire | 08 Octobre 2013 à 11:25