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Comment Serge Dassault se fait livrer du cash

Comment Serge Dassault se fait livrer du cash
publié le 18/11/2014

À 74 ans, Gérard Limat se serait bien passé de cette publicité. Cet expert-comptable suisse a été recruté par Marcel Dassault en 1968, ce qui lui a assuré une vie tout à fait confortable. Il a pourtant accepté de répondre aux enquêteurs d’abord chez lui, à Genève le 12 mars dernier, avant d’être convoqué à l’Office central anti-corruption, à Nanterre, les 6 et 7 octobre.

 

Derrière ses responsabilités officielles (notamment président d’une société du groupe Dassault, Terramaris, qui avait pour but de promouvoir les avions d’affaire Falcon), Gérard Limat se présente d’emblée comme "un homme à tout faire" voire "un concierge". Devenu tout aussi ami avec le fils qu’il l’était avec le père, Gérard Limat est aujourd’hui membre du "comité des sages", chargé d’assurer la pérennité du groupe Dassault à la mort de Serge, qui aura 90 ans en avril, et d’arbitrer les conflits de succession. Et c’est, assure Gérard Limat, toujours à la demande de Serge Dassault et sur ces directives qu’il s’est lancé dans des opérations financières qui lui valent aujourd’hui d’être mis en examen pour "complicité de financement illégal de campagnes électorales et d’achats de vote, blanchiment et recel de ces infractions".

Des opérations dont les enquêteurs ne comprennent pas bien la logique, hormis le fait de rendre particulièrement opaque l’origine de l’argent et de garder le secret sur des remises de cash. Gérard Limat reconnait avoir effectué des dons à des habitants de Corbeil-Essonnes ou leurs proches, sans poser trop de questions sur les pseudo "projets humanitaires" qui servaient de prétexte.

Entre décembre 2008 et mars 2010, période pendant laquelle Corbeil a connu trois élections municipales (celles de 2008 et 2009 ont été invalidées par le Conseil d’Etat), les enquêteurs ont identifié quinze virements, pour des montants compris entre 15 000 et 900 000 euros, pour un total de 4,2 millions d’euros. Pour ces virements vers des comptes en Algérie, en Tunisie, au Sénégal et en Belgique, le concierge suisse utilise un compte personnel au Luxembourg (simple "compte de passage" dit-il) et un autre compte luxembourgeois, au nom d’une société des Iles Vierges Britanniques.  Celui-ci aurait été ouvert par Marcel Dassault, à l’origine pour protéger son second fils Claude (mort en 2011). Un autre virement a conduit les enquêteurs vers des fondations privées de la famille Dassault au Liechtenstein.

Gérard Limat avait notamment pour mission d’aller puiser de l’argent liquide dans deux fondations, Balzane et Pégase, contrôlées par deux avocats de Genève, et de ramener le cash dans son coffre en Suisse. En quinze ans, de 1995 à mars 2009, au moins 47 millions d’euros (56,8 millions de francs suisses) ont ainsi passé la frontière. 

"C’est un flux normal qui correspond aux demandes de Serge Dassault " explique Gérard Limat aux enquêteurs, "ce n’est pas beaucoup en quinze ans".

Mais le dévouement du comptable ne va pas jusqu’à acheminer à Paris les valises de billets : pour cela, il utilise les services de la société suisse Cofinor, une chambre de compensation déjà apparu dans l’affaire Bettencourt. Si on ajoute d’autres virements vers la société Cofinor identifié pour la période qui concerne l’enquête (2008-2012), ce sont au moins 53 millions d’euros qui ont été remis en cash à Paris.

Certains ont pourtant commencé à s’inquiéter de ce ballet d’argent : "les enfants de Serge sont venus me voir pour que j’intervienne auprès de leur papa, car ce dernier commençait à  déconner", raconte Gérard Limat, tout en précisant qu’il a refusé. Ce sont finalement les banques elles-mêmes qui mettront fin à ce manège

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Photographie de Sara Ghibaudo

Sara Ghibaudo

Journaliste au service Enquête - Justice