Aujourd'hui, la chanson classée dans les "tops" aux États-Unis fait en moyenne 3 minutes 30, soit vingt secondes de moins qu'il y a 5 ans. Un coup de rabot qui s'explique en partie par une nouvelle manière de consommer la musique.

Le streaming pousse les artistes à faire des morceaux de plus en plus courts et accrocheurs.
Le streaming pousse les artistes à faire des morceaux de plus en plus courts et accrocheurs. © Maxppp / Hayoung Jeon

1971, "Stairway To Heaven" de Led Zeppelin : 8 minutes et 2 secondes. 2019, "Truth Hurts", énorme succès de la rappeuse Lizzo : 2 minutes 56. Au premier abord la comparaison peut sembler facile. Mais elle s’inscrit dans une tendance indéniable : la longueur des chansons n’a cessé de fondre ces dernières années. Aujourd’hui, la durée d’un morceau du Billboard Hot 100 – le sacro-saint classement des ventes de singles aux États-Unis – est de 20 secondes inférieure à celle d’il y a 5 ans. Comptez 3 minutes 30 en moyenne.

C’est encore plus flagrant lorsqu'on s'intéresse aux sommets des classements et que l'on compare le Top 6 des chansons les plus vendues ces dernières années aux États-Unis et en France. France Inter a compilé leur durée et fait le calcul... la chute est vertigineuse

La loi du streaming : plus c’est court, plus ça rapporte

En 2019 dans l’industrie musicale, 75% des revenus sont générés par le streaming. Les artistes et les maisons de disque, pour gagner de l’argent, ont donc dû se plier aux contraintes de Spotify, Deezer ou Apple Music. À chaque écoute de son morceau, l’artiste perçoit une somme. À partir de là la déduction est simple : plus le morceau est court, plus vous appuyez sur "replay", et plus vous faites gagner des ventes et donc des revenus à l’artiste et aux majors. Des chansons comme "Djadja" d’Aya Nakamura, 2 minutes 50, 3e meilleure vente streaming de 2018, sont taillées pour ce nouveau mode de consommation.

Ça va même plus loin. Pour qu’une vente soit comptabilisée, il faut écouter au moins 30 secondes d’un morceau. L’enjeu est donc non seulement de capter l’attention de l’auditeur, de lui accrocher l'oreille, mais aussi de lui donner envie de rester suffisamment pour atteindre le pallier désiré.

Il faut que le refrain arrive avant les 30 premières secondes", Charlie XCX, chanteuse et productrice de chansons américaine

Charlie XCX, jeune prêtresse de la musique pop contemporaine aux États-Unis, qui a écrit pour Rihanna ou encore Gwen Stefani, est une adepte de ce format extra-court. Sur le site américain The Verge, la chanteuse et productrice explique en quoi le streaming a profondément changé la manière de construire un morceau : "Si j’écris une chanson pour un grand nom de la pop, il faut que le refrain arrive dans les 30 premières secondes. Ça veut dire pas de longue intro nombriliste", lâche-t-elle. "On peut même commencer par le refrain, pour faire une chanson de moins de 3 minutes. Je pense que les chansons qui passent à la radio devraient faire 2 mins 20."

La chanteuse est productrice de musique Charlie XCX.
La chanteuse est productrice de musique Charlie XCX. © Maxppp / Dennis Van Tine

L'intro tend à disparaître, tout simplement", Guillaume Heuguet, chercheur à Sorbonne Universités

"L'intro tend à disparaître, tout simplement. On a donc intérêt à avoir des morceaux courts, mais on a aussi intérêt à ce que les gens restent sur le morceau", analyse Guillaume Heuguet, chercheur en sciences de l’information et de la communication à Sorbonne Universités. "Plus on reste longtemps, plus ça favorise la montée dans ce qu'on appelle les recommandations. Par exemple, sur Spotify, si vous écoutez longtemps un morceau, il a davantage de chance d'ensuite rentrer dans une playlist, c'est à dire une liste de chansons conseillées aux utilisateurs." Une chanson courte, accrocheuse, qui se passe d'introduction : voici donc la recette gagnante de bonnes ventes streaming en 2019.

Les formats courts ne datent pas d'aujourd'hui

Vraiment plus succinct qu'avant, le morceau d'aujourd'hui ? À relativiser : "Il y a des genres qui depuis longtemps font des morceaux très courts, qui se trouvent juste être aujourd’hui les genres les plus streamés, comme le rap", nuance Guillaume Heuguet, qui dirige aussi Audimat, une revue de critique musicale. "Il y a eu la grosse explosion des mixtapes il y a une dizaine d’années : c'était déjà des chansons plus courtes, avec 20 à 25 morceaux par disque."

Et puis la technologie qui influence la durée des chansons, ce n’est pas nouveau. Entre les années 1920 et 1950, les morceaux s’étiraient en moyenne entre 2 et 3 minutes, pas plus : c’était en fait la durée maximum que l’on pouvait graver sur les tout premiers phonographes. 

Un auditeur versatile

Guillaume Heuguet met aussi en évidence le fait que le streaming ne représente finalement qu'une partie émergée de la consommation musicale. "Les auditeurs d’adaptent. Ils vont avoir tendance à avoir une partie de leur consommation basée sur le zapping, les tubes, la pop, cette consommation qui se concentre sur les plateformes de streaming", décrypte-t-il. "Mais il peuvent très bien avoir d’autres modes d’écoute, en dehors de YouTube et de Spotify. Écouter des disques à la maison, écouter la radio… Cette consommation-là n’apparaît pas sur les plateformes de streaming : il y a une espèce d’effet de loupe."

Il y a les moyens et les ressources pour tout un tas de formats", Guillaume Heuguet

"À l'avenir je pense que les formats très courts vont cohabiter avec les formats très longs, les formats purement audio vont cohabiter avec les formats vidéo ou encore d'autres types de production", pronostique Guillaume Heuguet. "En tout cas, il y a les moyens et les ressources pour tout un tas de formats". Comme quoi, Stairway to Heaven n'a peut-être pas dit son dernier mot.

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