Avant un déplacement cet été en Polynésie, le président Emmanuel Macron convoque une table ronde les 1er et 2 juillet pour évoquer la reconnaissance des souffrances et les réparations des essais nucléaires français en Polynésie.

Manifestations à Paris après la reprise des essais nucléaires à Mururoa le 6 septembre 1995
Manifestations à Paris après la reprise des essais nucléaires à Mururoa le 6 septembre 1995 © Maxppp / .

Au total, la France aura réalisé 210 essais nucléaires dans le Sahara et en Polynésie entre 1960 et 1996. D’abord dans le désert algérien, puis en Polynésie française, où des bombes ont explosé dans le ciel et au large des archipels pendant 30 ans. La population, touchée par les retombées radioactives, demandent des comptes et une meilleure reconnaissance. À la demande d'Emmanuel Macron, et avant un voyage présidentiel cet été, une table ronde est organisée à Paris à partir de ce jeudi 1er juillet, pour deux jours. Retour sur quatre décennies d’essais nucléaires français.

Le premier essai nucléaire français

Après 15 ans de labeur et de recherche, la France teste sa première arme nucléaire le 13 février 1960 dans le désert algérien, près de Reggane. Le premier village se trouve à 70 kilomètres à peine. Nom de code de la mission : "Gerboise bleue", comme le nom d'un petit rongeur vivant dans le désert. La bombe au plutonium est perchée sur une tour, à 100 mètres du sol. Sa puissance est de 70 kilotonnes, soit trois à quatre fois celle d’Hiroshima. L’explosion retentit à 7h04. Elle dure 14 secondes, illumine le ciel et éclaire le sol. Des journalistes sont invités à suivre l’évènement de loin. "Le sommet en blanchâtre, le bas est mauve. Le jour se lève. On dirait de la neige au sommet" décrit l’un d’eux. "J'ai l’impression que la lumière traverse le bras, les lunettes, les paupières" poursuit-il. Depuis Paris, le général de Gaulle s’exclame : "Hourra pour la France ! Depuis ce matin, elle est plus forte et plus fière. Du fond du cœur, merci à vous et à ceux qui ont, pour elle, remporté ce magnifique succès." 

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Trois autres tirs sont effectués, avant une première polémique. Le nuage radioactif s'étend jusqu’en Sicile, en Côte d’Ivoire et au Soudan, à 5 000 kilomètres. Des galeries sont alors creusées dans la montagne pour procéder à 13 autres essais souterrains. Une dernière bombe explose en février 1966 en Algérie ; quelques mois plus tard, les essais reprennent au-dessus de l’atoll de Moruroa. 

Après l’Algérie, la Polynésie française

La Polynésie bascule dans l’ère du nucléaire le 2 juillet 1966, avec le tir Aldébaran. Le premier essai des 193 réalisés en Polynésie française. Dans un reportage de l’époque, les habitants ne semblent pas déranger, la population a confiance, "elle n’a pas peur" raconte un homme. Le nuage radioactif se répand à cause des conditions météo et du vent. L’île de Mangaréva et de l’atoll de Totegegie sont gravement contaminés, notamment les poissons et les légumes, constate un médecin. Dans son rapport, il écrit : "La population est parfaitement inconsciente, insouciante". Aucune mesure de protection n'est prise. Pourtant, un autre tir est organisé 17 jours plus tard, puis un troisième, le 21 juillet.

Une autre date a marqué les Polynésiens, celle du 24 août 1968, avec l’explosion de Canopus, la première bombe H, thermonucléaire, dans le Pacifique Sud, entre les archipels Tuamotu et Gambie. La bombe est attachée à un ballon dirigeable. Elle est 170 fois plus puissante que Little Boy, celle larguée au-dessus d’Hiroshima en 1945. Cinq ans après, le 23 juin 1973, les habitants crient leur colère. Une foule à perte de vue défile à Papeete. Ils sont 5000 à manifester. Les essais dans l’atmosphère seront stoppés en 1974. Les Etats-Unis et l’URSS ont renoncé à cette méthode dès 1963.

Des essais interrompus

En 1992, alors que la guerre froide est terminée et consommée, le premier ministre Pierre Bérégovoy annonce devant l’Assemblée nationale un moratoire des essais nucléaires, pour au moins un an. Il durera trois années. Trois autres pays suivent : la Russie, les États-Unis et la Grande-Bretagne, mais pas la Chine. Cette décision est vivement critiquée par Jacques Chirac. Celui qui deviendra président de la République en 1995 décide en juin de reprendre les essais nucléaires. Huit essais souterrains dans les atolls du Pacifique sud sont prévus à partir de septembre. Pour "assurer la sûreté, la sécurité et la fiabilité de nos forces de dissuasion" explique Jacques Chirac.

De nombreux pays condamnent cette décision. La Nouvelle-Zélande et le Chili rappellent leurs ambassadeurs à Paris, ceux de France à Vienne, Canberra, Wellington et Tokyo sont convoqués. La Belgique, la Suède, le Danemark désapprouvent. Des manifestations s’organisent dans le monde entier. A Tahiti, des émeutes éclatent. L’aéroport est saccagé. "Hiro-Chirac" clame ses opposants, en référence à Hiroshima.

Le dernier essai nucléaire

Entre 1966 et 1996, 193 bombes atomiques ont explosé dans le ciel de la Polynésie française. Le dernier essai a lieu le 27 janvier, à Fangataufa. Le nom de code cette fois : Xouthos, comme le personnage de la mythologie grecque. Le 6ème tir de la campagne d’essai est le plus puissant de la série. De nouveau, plusieurs pays condamnent le test : le Japon, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, les Philippines ou encore la Norvège. Deux jours après, Jacques Chirac annonce la fin de ces essaies, dans une allocution télévisée : "Si ma résolution n'en a pas été affectée, je n'ai pas été insensible à ces mouvements d'opinion. Ils témoignent de l'attachement croissant des habitants de la Terre à une sécurité collective et à une sauvegarde de l'environnement. Et ces préoccupations sont aussi les miennes." Il poursuit :

Je sais que le nucléaire fait peur. Mais dans un monde toujours dangereux, il s'agit pour nous d'une arme de dissuasion, c'est-à-dire d'une arme au service de la paix. 

Deux tirs programmés n’auront finalement jamais lieu.

Un manque de reconnaissance

170 000 habitants de Polynésie ont été exposés à des radiations, lors des essais entre 1966 et 1996. Dans une tribune publiée dans le journal Le Monde, la députée LRM Stéphanie Atger rappelle "l’obligation morale de la France face à ses enfants, même les plus lointains". Pour les Polynésiens, ces essais par dizaines sont la cause de cancers, nombreux dans l’archipel. Mais connaître le nombre de victimes est impossible. Un rapport de l’Inserm explique que les études et les données sont insuffisantes pour démontrer un lien entre les essais nucléaires et les pathologies développées par les Polynésiens, comme le cancer de la thyroïde.

En 2018, le docteur Christian Sueur publie une nouvelle étude. Sur les 271 enfants consultés, un quart ont des retards mentaux ou développé des anomalies morphologiques. Leur point commun : leurs grands-parents ont travaillé sur les sites des explosions atomiques. Mais ce rapport est contesté par des scientifiques. La loi Morin entrée en vigueur en 2010 permet l’indemnisation des victimes. En 2020, sur les 223 demandes déposées, 109 ont été acceptés. Mais lors des années précédentes, moins de 10% des demandes ont été acceptées. En 2016, lors d’un déplacement en Polynésie, François Hollande a reconnu l’impact des essais nucléaires dans les atolls, un geste attendu depuis des années mais jugée insuffisant par certains. En mars dernier, une enquête du média d’investigation en ligne Disclose révèle que le niveau de radioactivité lors des essais a été sous-évalué. 

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