La Fondation Beyeler à Bâle, en Suisse, accueille une exposition consacrée aux paysages du peintre américain Edward Hopper. À cette occasion, le cinéaste allemand Wim Wenders a créé un court-métrage qui plonge le spectateur dans les toiles du peintre américain.

EDWARD HOPPER, GAS, 1940 / Huile sur toile / 66.7 x 102.2 cm / The Museum of Modern Art, New York, Mrs. Simon Guggenheim Fund
EDWARD HOPPER, GAS, 1940 / Huile sur toile / 66.7 x 102.2 cm / The Museum of Modern Art, New York, Mrs. Simon Guggenheim Fund © © Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich

C'est dans le cadre de l'exposition autour des paysages d'Edward Hopper à la fondation Beyeler, à Bâle (Suisse) que le cinéaste Wim Wenders a réalisé ce court-métrage à regarder en 3D, qui plonge les spectateurs en immersion totale dans les toiles du peintre américain. Le réalisateur allemand signe une micro-fiction à l'intérieur de certaines toiles iconiques d'Edward Hopper.

Dans ce film, pas un mot. Juste la suggestion qu'un drame s'est noué entre le pompiste - en costume-cravate, à côté des trois pompes à essence rouges les plus célèbres au monde - et une femme qui vient faire le plein, dans sa somptueuse Cadillac. Comme dans les toiles de Hopper, l'action, le sujet même de la fiction, est hors-champ, hors-cadre. Et c'est à nous, regardeurs, d'inventer le récit. 

Dans cette micro-fiction il y a toute la fascination du cinéaste allemand pour l'univers pictural d'Edward Hopper. Wim Wenders, tout en élégance dans un costume sable dans lequel il semble flotter, raconte qu'il l'a découvert dans les années 70 à New-York. Pour lui, il est le peintre le plus cinématographique car il emprunte les codes du 7ème art :

"La lumière chez Hopper est très cinématographique, et presque toujours avec le soleil. Il fait des cadrages que l'on ne connaît pas dans la peinture, même le format c'est du cinémascope ! Tout d'un coup, il y a un peintre qui prend les cadrages du cinéma".

Ce n'est pas étonnant : Hopper était un grand cinéphile, lui qui est né en 1882, trois ans avant la naissance du cinéma.

EDWARD HOPPER LIGHTHOUSE HILL, 1927 / Huile sur toile / 73.8 x 102.2 cm / Dallas Museum of Art, don de Mr et Mme Maurice Purnell
EDWARD HOPPER LIGHTHOUSE HILL, 1927 / Huile sur toile / 73.8 x 102.2 cm / Dallas Museum of Art, don de Mr et Mme Maurice Purnell / © Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich

Edward Hopper, nourri par le cinéma, devenu inspirateur du 7e art

Il est évident que le cinéma influence l'univers pictural du peintre américain, en particulier la lumière artificielle des studios (Murnau, Fritz Lang, les films noirs américains des années 20-30, etc.), les effets de contre-plongée, les perspectives déformées avec des hommes et des femmes seuls. 

Mais à partir de la fin des années 50 et des années 60, c'est l'inverse qui se produit : Hopper influence le cinéma ! Hitchcock s'inspire de la maison au bord de la voie ferrée ("House by the Railroad") pour "Psychose" et de "Fenêtres la nuit" ("Night Windows") pour son film "Fenêtre sur cour". On le retrouve dans "Le Cri" de Michelangelo Antonioni avec cette dérive sur une route avec une station service perdue au milieu de nulle part.

Plus tard en 1995, Terence Davis recrée le climat étrange et inquiétant des toiles d'Hopper pour son film "The Neon Bible", Todd Haynes  crée des répliques de scènes des toiles de Hopper, Jim Jarmush dans "Strangers than paradise" et "Broken flowers" renvoie à ce sentiment d'incommunicabilité qui hante les toiles d'Hopper. David Lynch dans "Mulholland Drive" avec-comme dans les peintures d'Hopper-des femmes blondes, seules dans leur chambre.

Et surtout, le cinéma de Wim Wenders a infusé dans l'univers d'Hopper : dans "L'ami américain" et dans "The end of violence" où il recrée l'exacte réplique du bar de l'iconique toile "Nightawks", également dans "Don't Come knocking" et "Paris, Texas" est traversé par les visions d'Edward Hopper, avec ses paysages urbains d'une Amérique qui dérive dans la modernité et s'enfonce dans une solitude existentielle.

"Je suis sûr qu'il a lu Sartre et Camus : dans sa peinture je trouve cette philosophie existentielle, qui n'existe dans aucune autre peinture : ces gens très seuls, isolés et ce sentiment que moi j'avais quand j'étais jeune et que je lisais Camus, je le retrouve dans les images d'Hopper".

Et Wim Wenders d'admirer dans les toiles d'Hopper, cette dramaturgie qui se joue hors-cadre et laisse libre notre imaginaire.

"Hopper réussit à créer une tension, qui fait que comme spectateur, on veut savoir ce qui va se passer juste après. Et on n'a pas cette sensation en général dans la peinture".

EDWARD HOPPER, CAPE ANN GRANITE, 1950 / Huile sur toile / 73.5 x 102.3 cm / Collection privée
EDWARD HOPPER, CAPE ANN GRANITE, 1950 / Huile sur toile / 73.5 x 102.3 cm / Collection privée / © Heirs of Josephine Hopper / 2019, ProLitteris, Zurich

Étrange inquiétude et paysages métaphysiques

Malgré l'agitation qui règne dans cette visite de presse avec 300 journalistes venus du monde entier, je reste comme hypnotisée par ce phare sur la colline ("Lighthouse hill"), une maison hantée ? Une maison que l'on ne voit que dans un cauchemar avec une lumière surnaturelle et des ombres menaçantes.

Cape Cod morning, Huile sur toile 86.7 x 102.3 cm Smithsonian American Art Museum, Gift of the Sara Roby Foundation © Heirs of Josephine Hopper / 2019, Photo: Smithsonian American Art Museum, Gene Young
Cape Cod morning, Huile sur toile 86.7 x 102.3 cm Smithsonian American Art Museum, Gift of the Sara Roby Foundation © Heirs of Josephine Hopper / 2019, Photo: Smithsonian American Art Museum, Gene Young / Edward Hopper

Autre fascination devant "Cap Cod morning" : une femme en robe rouge d'été, derrière les vitres de son bow window regarde avec intensité quelque chose qui est hors-cadre, hors du tableau. Que regarde-t-elle ? Qui attend-elle? Hopper est aussi le peintre de l'attente silencieuse.

Très rares, on découvre dans cette exposition toute une série d'aquarelles et de dessins de paysages ruraux et urbains : ses premiers paysages inspirés par Paris et la vallée de la Seine, mais aussi des dessins floutés, qui donnent une impression d'image de film.. car Hopper les a dessiné sur le vif, assis sur la banquette arrière de sa voiture.

Avec des effets spéciaux limités à sa toile et à ses pinceaux, Edward Hopper a réussi à inscrire dans le cinéma et dans notre imaginaire, l'image, la vision d une Amérique hantée par la solitude et une mélancolie toujours contemporaines

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