En 2018, à 30 km de là, l’américain Honeywell fermait son usine de fabrication de masques, à Plaintel près de Saint-Brieuc, pour en délocaliser la production. Aujourd’hui c’est une coopérative, la Coop des Masques, à Grâces près de Guingamp, qui relance une production locale à plus petite échelle, pour un marché local.

Dans le hangar de la Coop des Masques à Grâces près de Guingamp : les masques FFP2 à la sortie de la chaîne de production.
Dans le hangar de la Coop des Masques à Grâces près de Guingamp : les masques FFP2 à la sortie de la chaîne de production. © Radio France / Manuel Ruffez

Il y a un an, nous nous retrouvions confinés à la merci d'une pandémie aussi soudaine qu'inattendue. Parmi les enseignement qu'on a tiré de cette crise, la relocalisation de productions parties à l'étranger. C'est le cas des masques, dont on a subi la pénurie de plein fouet. 

Ici, l’immense entrepôt est encore tout en travaux. Les vestiaires, les toilettes, la salle de repos, tout reste encore à faire, des artisans y travaillent. Dans ce vaste hangar, une ancienne friche récupérée par la coopérative, les machines de production, arrivées mi-janvier, semblent petites, posées là dans un coin. Une machine pour les masques chirurgicaux, confectionnés à partir de trois tissus différents, qui peut produire 150 masques à la minute, et une chaîne pour les masques FFP2, quatre tissus différents, au rythme de 100 masques à la minute. À terme, la Coop des Masques envisage de produire 45 millions de masques par an, pour un investissement aujourd’hui de 5,6 millions d’euros. Autour de ces machines, des conducteurs de ligne, opérateurs et techniciens s’affairent, bien couverts, le chauffage n’est pas encore installé. 

Une industrie délocalisée juste avant la crise

Parmi eux, Aurore Ruellan, technicienne de maintenance. Elle a découvert le métier dans l’ancienne usine de Plaintel près de Saint-Brieuc fermée en 2018 par l’américain Honeywell. Pendant 5 ans et demi, elle y fabrique des masques FFP2, "les mêmes qu’ici" tient-elle à préciser : "Ça marchait très bien, on était heureux, et du jour au lendemain, la catastrophe. Ici au moins, comme on est une coopérative, on ne risque pas d’être délocalisé".

Coopérative, c’est bien le maître-mot de ce projet né à l’initiative d’anciens salariés et de syndicalistes qui se tournent assez vite vers une figure locale : Guy Hascoët, créateur des SCIC Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif, quand il était secrétaire d’État à l’Economie Solidaire du gouvernement de Lionel Jospin. "Les initiateurs du projet ont commencé à regrouper des citoyens, des collectivités : le département, la région, des entreprises. Ils se sont dit, 'il y aura du public, du privé, des citoyens, ça, ça débouche sur une SCIC'", raconte Guy Hascoët. "Ils se sont posé la question : 'qui connait bien les SCIC ?' et comme j’habite le département, ils m’ont demandé si j’étais prêt à me mettre au boulot". Il est aujourd’hui président de la Coop des Masques.

Guy Hascoët est le président de la Coop des Masques. Logique pour celui qui a crée les Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif quand il était ministre d’Etat à l’Economie Solidaire du gouvernement de Lionel Jospin
Guy Hascoët est le président de la Coop des Masques. Logique pour celui qui a crée les Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif quand il était ministre d’Etat à l’Economie Solidaire du gouvernement de Lionel Jospin © Radio France / Manuel Ruffez

"Pas de profit pour le profit"

"Notre business model n’est pas basé sur la pandémie" précise Patrick Guilleminot, le directeur général de la Coop des Masques. "Nos clients, qui sont aussi pour beaucoup nos sociétaires, sont des mutuelles, des hôpitaux, des entreprises de l’agroalimentaire, des industries, des distributeurs. Ils ont vécu une période difficile de pénurie de masques et ils ne veulent pas que ça se reproduise. Ils nous font confiance pour amener une pérennité dans le marché". Et il l’affirme, sans vouloir les dévoiler, que les prix de leurs masques sont ceux du marché, que les profits seront réinvestis dans la coopérative et surtout "nos prix n’augmenteront pas si il y a à nouveau pénurie de masques, ce n’est vraiment pas le but du jeu". "Qui aurait imaginé qu’un virus allait arrêter l’économie des zones où on produit les masques ? Personne" argumente Guy Hascoët.

"Il y a des domaines pour lesquels on n’a plus le droit de dépendre d’un ailleurs improbable" (Guy Hascoët)

Une vocation sociale et environnementale affirmée

Et puis la Coop des masques, c’est aussi une mixité presque parfaite. Sur la vingtaine de salariés aujourd’hui, il y a autant de femmes que d’hommes, autant de jeunes que de plus âgés, d’anciens chômeurs longue durée, et 30% de travailleurs en situation de handicap. Le collège des salariés pèse à lui seul un quart des droits de vote de la coopérative. L’industrie est encore loin d’être une industrie verte, alors un vaste travail de recherche et développement commence, pour envisager de nouvelles matières premières sur des polymères bio-sourcés, et plus de recyclage.

Montée en puissance

D’une vingtaine de salariés aujourd’hui, la coopérative devrait passer à 40 d’ici la fin de l’année. Elle va d’abord fabriquer elle-même le Meltblown, le tissu filtrant indispensable à la conception des masques, mais qu’on ne trouve pas encore en France, ce qui crée là-encore une dépendance et rend vulnérable à la moindre fluctuation des prix. Et puis, l’idée est assez vite d’investir dans un troisième métier, celui de la fabrication de surblouses, de surbottes, de charlottes. "C’est encore un des avantages de la coopérative" conclut Patrick Guilleminot, "on est plus proche et plus à l’écoute de nos clients qui sont aussi nos sociétaires".