À Mulhouse, reportage auprès du docteur de SOS Médecins, Frédéric Tryniszewski, lors de ses visites en ville. Orienté par le 15, il se rend au domicile des patients présentant des symptômes de coronavirus. Ils représentent en ce moment 70 à 80% des appels.

Le docteur de SOS Médecins Mulhouse, Frédéric Tryniszewski
Le docteur de SOS Médecins Mulhouse, Frédéric Tryniszewski © Radio France / Julie Pietri

"Regardez… là nous passons juste à côté de l’église où a eu lieu le rassemblement évangélique…Ce quartier est vraiment le cœur de l’épidémie" : dans sa jeep blanche, logo bleu de SOS Médecins sur la carrosserie, Frédéric Tryniszewski arpente, de nuit, les rues de Bourtzwiller, quartier populaire de Mulhouse. En bas d’un immeuble, un homme lui fait signe :"On va se garer et aller le voir tout de suite. C’est pour vous Monsieur? C’est vous qui êtes malade ? ". "Non, ma femme" répond le vieil homme. Le médecin s’engouffre dans la cage d’escalier et pénètre dans l’appartement du couple. Une dame d’un certain âge est allongée sur le canapé. Russe, elle peine à s’exprimer mais décrit ses symptômes : fièvre, toux, courbatures. Dix jours que cela dure. Durant cette visite, le médecin l’ausculte, écoute ses poumons, son cœur, regarde le fond de sa gorge : "C’est peut-être le coronavirus, vous en avez les symptômes mais nous ne testons plus les malades". 

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"Pour protéger ma femme et mes enfants, je fais chambre à part"

Pendant tout l’examen, il ne porte sur son visage qu’un simple masque chirurgical. Ce masque bleu protège le patient du médecin. Mais il ne protège pas le médecin de ses patients. "Vous savez, je suis résigné", sourit-il. "A SOS Médecins, nous avons rencontré les premiers cas suspects les 24 et 25 février : deux familles qui étaient au rassemblement de l’église évangélique La Porte Ouverte. Elles racontaient y avoir côtoyé des Italiens qui toussaient et avaient de la fièvre. Nous avons travaillé presque une semaine, sans protection, avant que ce foyer soit diagnostiqué". 

En remontant dans son véhicule, il se verse une dose de liquide hydro alcoolique sur les mains. "Nous n’avons bientôt plus de solution hydro alcoolique pour nous désinfecter les mains. En consultation en cabinet, on peut se les laver, mais en visite à domicile c’est beaucoup plus difficile. L'environnement du patient malade est lui-même contaminé. Se laver les mains chez lui ne change pas grand-chose". Sa vie personnelle est-elle affectée ? "Ça s’inquiète à la maison, bien sûr. Pour protéger mon épouse et mes enfants, je fais chambre à part et quand je rentre, je me lave et je mets mes habits directement à la machine" . 

"Mettre les enfants à l’écart"

Deuxième appel dans l’agglomération de Mulhouse, à Wittenheim. Un enfant de trois ans cette fois, avec forte fièvre, toux, depuis plusieurs jours. Sa belle-mère était au rassemblement évangélique.  "Il tousse depuis 15 jours et la fièvre monte jusqu’à 40, il a mal dans les jambes " décrit la mère. "Ce sont les courbatures" explique le médecin, qui tente de l’entendre, malgré les hurlements de l’enfant. Dans la pièce dort un bébé de trois mois. "Faire porter un masque à votre aîné, ce n’est même pas la peine. Mais ce qu’il faut c’est l’isoler. Vous avez un bébé de trois mois, il ne doit pas être en contact. A chaque fois qu’il entre dans l’espace commun, votre grand doit se laver les mains. Qu’il reste le plus possible dans sa chambre. Aérer régulièrement. Et si c’est compliqué de le maintenir dans sa chambre, alors isolez le petit".  La mère questionne : "Sur un bébé aussi petit c’est risqué ? - Non, non, les enfants sont porteurs mais peu malades. A priori, aucun enfant en bas âge n’a eu des problèmes dans le monde avec ce virus… mais il faut quand même le mettre à l’écart". 

Quand il est en visite, le docteur Tryniszewski évite de toucher les surfaces. Il ne serre pas les mains. Pose ses affaires à un seul endroit, pour ne pas se contaminer et… pour ne pas contaminer les patients, s’il s’avère qu’il est porteur du virus. "Moi pour l’instant ça va… Malheureusement, un de de mes confrères est malade actuellement. Il a 39° de température, il a été testé à Strasbourg. On n’a pas encore les résultats mais on suspecte qu’il sera positif. Et un autre collègue travaille actuellement malgré le fait qu’il a de la fièvre. Il se protège bien sûr encore plus. Il sera testé bientôt, on l’espère". 

"Appelez le 15"

Le troisième patient de la soirée est un homme de 54 ans. Sa toux s’entend avant même de franchir la porte : "Monsieur, vous toussez beaucoup, je vais vous demander de porte un masque". L’homme explique que son médecin traitant lui a diagnostiqué une grippe, mais que la fièvre, la toux, durent depuis plus de 8  jours, et qu’il fatigue. Électricien sur un chantier, il a continué à travailler malgré les symptômes. Dans sa cuisine, est assise une femme âgée, sa mère. "Vous vivez ici ?", demande le  médecin. Elle répond que non, il la met en garde : "Il faut vraiment éviter de rester ici. Le plus vite possible, vous repartez ". Le docteur écarte l’infection pulmonaire. Et rédige un arrêt de travail : "Si votre état s’aggrave, si vous avez du mal à respirer, si le paracétamol ne fait plus baisser votre température, consultez votre médecin traitant ou appelez le 15". Jusqu’à deux heures du matin ce jour-là, le docteur Tryniszewski a continué sa tournée. Ce qu’il espère : du matériel de protection, rapidement. Ce qu’il craint : que la saturation des lignes du 15 ou de SOS médecins l’empêche de soigner les autres pathologies qui nécessitent une prise en charge rapide. Il appelle ceux qui sont simplement inquiets à contacter le numéro vert disponible 24 h sur 24, 7 jours sur 7, le 0 800 130 000

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