À quoi ressemble le quotidien d'Alexei Navalny emprisonné dans le centre pénitentiaire de Pokrov ? Le correspondant de France Inter en Russie a pu s'approcher du lieu où est enfermé le principal opposant de Vladimir Poutine.

Le centre pénitentiaire de Pokrov et son église, à l'Est de Moscou, c'est là qu'est enfermé l'opposant Alexei Navalny
Le centre pénitentiaire de Pokrov et son église, à l'Est de Moscou, c'est là qu'est enfermé l'opposant Alexei Navalny © AFP / DIMITAR DILKOFF

Depuis le début du mois de mars, Alexei Navalny est emprisonné dans la colonie pénitentiaire de Pokrov à l’Est de Moscou. L'opposant à Vladimir Poutine purge une peine de deux ans et demi. Il a été condamné à son retour d'Allemagne, après avoir survécu à une tentative d'empoisonnement en août dernier. Le sort réservé par Vladimir Poutine à Alexei Navalny risque de peser lourd sur le Conseil Européen de ce jeudi, au moment d’aborder les relations tendues entre l’Union Européenne et la Russie.

Même si les soutiens du leader de l’opposition russe annoncent une grande manifestation dans les jours ou les semaines qui viennent, pour exiger à nouveau sa libération, les conditions dans lesquelles Alexei Navalny est détenu retiennent l’attention. Son avocat confie que son état de santé se détériore, qu'il souffre notamment de "fortes douleurs au dos". Dans la colonie pénitentiaire de Pokrov à l’Est de Moscou, qui peut accueillir jusqu’à 800 détenus, chacun de ses gestes est surveillé. Cette prison est réputée comme l'une des plus dures de Russie, et l’isolement pourrait bien devenir le quotidien d'Alexei Navalny. 

Le complot du silence 

Pour arriver jusqu'à Pokrov, il faut d'abord prendre un vieux train baptisé "Elektrichka", raconte le correspondant de France Inter en Russie. Les wagons de ce train servaient déjà à l’époque soviétique et il met plus de deux heures à parcourir la centaine de kilomètres qui séparent le centre de Moscou de la petite bourgade de Petouchki, à l’Est, en direction de Nijni-Novgorod. Il faut ensuite trouver un chauffeur local pour revenir en arrière, sur une route enneigée, parsemée de nids de poule, et atteindre enfin Pokrov, et la colonie pénitentiaire dans laquelle est détenue Alexei Navalny. 

Une des entrées du centre pénitentiaire de Pokrov
Une des entrées du centre pénitentiaire de Pokrov © Radio France / Claude Bruillot

Édouard connait le chemin par cœur. Pas une semaine ne se passe sans qu’il ne conduise un parent de détenus pour la visite mensuelle ou trimestrielle. Et pas question pour lui de faire passer l’endroit pour un enfer. "Il n’y a pas de régime spécial, c’est le régime ordinaire ici. On appelle ça la zone rouge. Il y a ceux qui sont là pour cinq ans et ceux qui sont là pour la première fois. Il n’y a pas vraiment de récidivistes".

Une fois sur place, rien d’impressionnant à première vue. On distingue derrière le poste de contrôle initial, matérialisé par une simple barrière, des palissades grises surmontées de barbelés, et au-delà, le dôme doré d’une chapelle. Mais pour Konstantin, 36 ans, défenseur des droits de l’homme, qui a passé – en tant que prisonnier politique – huit mois derrière les barreaux à Pokrov, c’est d’abord l’endroit où il a vécu de véritables tortures psychologiques : "Ce n’est pas du tout simple d’être dans cette colonie. Là-bas, tu ne peux pas faire ce que tu veux, mais tu dois faire ce que l’administration te demande, parce que chaque pas est contrôlé du matin jusqu’au soir." 

"La chose qui était la plus dure, c’était le fait que je ne pouvais pas parler aux autres prisonniers et les autres prisonniers, eux, ils avaient peur des sanctions de l’administration à cause de ça. En fait, c’était comme une sorte de complot du silence contre moi"

Konstantin est sorti du pénitencier de Pokrov en décembre dernier, alors qu’une nouvelle direction était arrivée dans l’établissement, issue du FSB, les services de sécurité nationale.

8h debout sans bouger, 8h assis sans bouger 

Dmitri Diomouchkine, ancien leader nationaliste, détenu près d’un an à Pokrov
Dmitri Diomouchkine, ancien leader nationaliste, détenu près d’un an à Pokrov © AFP / Claude Bruillot

Ancien leader d’un petit parti nationaliste, Dmitri Diomouchkine avait brandi lors d'une manifestation, une banderole sur laquelle on pouvait lire : "Le pouvoir russe au peuple russe". Condamné à deux ans d’emprisonnement, il a connu l’ancienne direction du pénitencier pendant près d’un an, avec ses cellules d’isolement, ses agressions physiques et ses pressions psychologiques. Aujourd’hui journaliste dans une radio de gauche à Moscou, Dmitri Diomouchkine, de par son passé de détenu à Pokrov, se sent proche d’Alexei Navalny.  

Alexei Navalny sera dans l’isolement total. Il sera dans la section des contrôles renforcés. Il ne sera pas autorisé à parler aux autres prisonniers. Il va rester toutes les 8 heures dans ce qu’ils appellent les pauses sanitaires :  8 heures debout sans bouger, puis 8 heures assis sans bouger et ensuite on va dormir"

Des conditions de vie insoutenables, poursuit Dmitri Diomouchkine, "il n’aura accès ni à la chapelle, ni à la salle de sport, ni à la bibliothèque. Ce sera très dur pour lui. Je lui souhaite vraiment de rester fort pour pouvoir passer cette période. Un être humain, un homme, s’habitue à tout".

Une notoriété internationale comme bouclier ?

Journaliste indépendante et militante des droits de l’homme, Zvoïa Svetova pense elle que la notoriété internationale d’Alexei Navalny peut lui éviter les mauvais traitements. Mais elle craint aussi que le soutien dont bénéficie aujourd’hui l’opposant numéro un à Vladimir Poutine, ne s’estompe avec le temps. "Est-ce que sa notoriété va l’aider dans ces conditions abominables qu’on peut considérer comme une torture psychologique, parce que je suis sûr qu’il ne sera pas battu... pour l’instant ?", s'interroge la journaliste. "Alors, est-ce que sa notoriété va l’aider pour que sa situation ne soit pas pire ? Mais je crois que sa situation ne peut pas être pire. Tout ce qui se passe dans la prison d’Alexei Navalny est dirigé par Vladimir Poutine ou par les gens du FSB et le chef de cet établissement. Pour l’instant, c’est très bien pour eux que Navalny soit en prison. On ne parle plus de lui tous les jours et tous les partisans de Navalny sont, soit assignés à résidence, soit à l’étranger. Et en plus, ils sont tous poursuivis en justice." 

"Le but de Poutine qui consiste à ce qu’on parle moins de Navalny, ce but est réalisé".

Dans un échange récent avec ses avocats, Alexei Navalny raconte que les marches matinales dans la cour du pénitencier de Pokrov se font pour tous les prisonniers au son de l’hymne russe. Il précise alors, avec un certain humour, qu’il se sent comme le personnage d’un film d’anticipation. Une façon peut-être pour lui, de rester libre dans sa tête, et plus fort que ceux qui, pour l’instant, l’ont privé d’horizons.