Le nombre de dossiers suivis par l'Espace territorial d'action sociale explose. Les professionnels constatent déjà les dégâts psychiques et sociaux d'une crise économique qui a débuté avant la Covid-19.

L’Espace territorial d'action sociale de Trappes a aidé, en 2020, 5.000 personnes sur 32.000 habitants
L’Espace territorial d'action sociale de Trappes a aidé, en 2020, 5.000 personnes sur 32.000 habitants © Radio France / Mathilde Dehimi

Le silence de la salle d'attente est trompeur. Les agents de sécurité accueillent avec du gel ceux qui ont rendez-vous. On passe aussi chercher un courrier officiel ou déposer des papiers pour une demande d'aide au permis de conduire. La plupart appellent directement les travailleurs sociaux par téléphone.

L'Espace territorial d'action sociale et médico-sociale de Trappes, géré par le conseil départemental des Yvelines, est toujours resté ouvert même pendant le premier confinement, comme une "lumière" disent les travailleurs sociaux alors que toutes les administrations étaient fermées, le temps de se réorganiser.   

Ici, on accueille les urgences sans rendez-vous. Un homme s'adresse au guichet, il est emmené dans une pièce à l'écart pour expliquer sa situation en toute confidentialité et ensuite être orienté vers une assistante sociale. 

Le téléphone sonne

Une partie des 19 travailleurs sociaux sont en télétravail. Dans les bureaux occupés, le téléphone sonne. "Les gens ont compris qu'ils pouvaient nous appeler sans se déplacer" explique Sonia Bartegi, la cheffe de service. Le conseil départemental a aussi mis en place une plateforme téléphonique pour soulager les assistantes sociales.

Car les demandes explosent. En moyenne, chacun doit aider, depuis un an, 60 familles en plus des 200 dossiers déjà sur leurs bureaux. "Sans compter, les aides ponctuelles qui ne demandent pas toujours de long suivi comme trouver en urgence un toit ou de quoi manger" précise Sonia Bartegi. Le nombre de bénéficiaires du RSA accompagnés a augmenté de 15%. En 2020, le centre a suivi environ 5.000 personnes sur les 32.000 habitants que compte la ville.

À Trappes, on a ressenti les effets de la crise "un peu avant le Covid, puisque la situation économique n'était déjà pas facile" explique Sonia Bartegi qui pressent comme ses collègues des mois, voire des années très durs. 

Certains déjà sur le fil ont perdu leur emploi ou des missions en intérim. 

Les gens se démotivent au fur et à mesure constate Jihane Zeroual, assistante sociale depuis quinze ans : "pour ceux qui arrivent à rester mobilisés sur leur insertion professionnelle, c'est extrêmement frustrant. C'est décevant parce que vraiment, ils donnent tout. Et derrière, ça ne suit pas."

"Une dame avait trouvé une mission pendant les fêtes de fin d'année. Au lieu d'un mois et demi, ça a duré deux jours. Ils avaient recruté beaucoup trop d'intérimaires par rapport à l'activité escomptée." Jihane Zeroual, assistante sociale

L'équipe sent doucement les gens glisser, surtout les plus isolés. "Nous avons de plus en plus une mission d'écoutants et ce n'est pas toujours facile à gérer" relève Sonia Bartegi. 

"Il y a de l'abattement, acquiesce sa collègue Jihane Zeroual, certains sont encore dans cette dynamique d'essayer de trouver des solutions. Pour d'autres, c'est effectivement plus compliqué parce qu'ils sont restés vraiment dans des situations complexes pendant plusieurs mois, soit parce qu'ils ne connaissaient pas le service et ils n'ont pas eu le réflexe, soit parce qu'ils n'ont pas été en mesure, au moment où c'est arrivé, de faire appel à nous." 

De très jeunes majeurs qui n'étaient jamais venus

En plus des profils habituels, Jihane Zeroual constate que de nouveaux types apparaissent notamment de jeunes majeurs. "Ils ont parfois tout juste 18 ans dans des familles où ça tenait plus ou moins bien et là ça ne tient plus du tout." 

"Ils ne trouvent pas de travail car ils n'ont pas forcément de qualification. Ils ont du mal à se repérer dans les démarches. On a même parfois des situations où rien n'est fait administrativement : pas de carte d'identité, pas de sécu. Ils commencent leur vie d'adulte de manière très, très compliquée" soupire l'assistante sociale. 

Fracture numérique et réorganisation administrative

Depuis un an, les différentes administrations ont dû se réorganiser pour respecter les mesures sanitaires tout en essayant de maintenir leur niveau de service. Avec pour conséquence, de plus en plus d'accès disponibles en ligne. 

Une catastrophe pour des habitants particulièrement touchés par la fracture numérique. Dans le couloir, un espace numérique permet à ceux qui n'ont pas d'ordinateur de faire leurs démarches et d'être accompagnés. Mais les travailleurs sociaux sont toujours en train de combler le retard pris par ceux qui ont décroché il y a un an. "On a beaucoup d'institutions qui ont dû resserrer leurs missions et revu leur organisation. À chaque fois, il nous faut nous réadapter. Malheureusement, le temps des usagers, n'est pas celui des institutions. C'est le plus complexe à gérer" regrette Sonia Bartegi.

Peu à peu les choses commencent à rentrer dans l'ordre constate-t-elle. "C'est assez lourd mais ça a aussi permis de retrouver le sens de notre travail."