Le journaliste Fabrice Arfi a publié, à la veille du procès de Thierry Gaubert pour fraude fiscale et blanchiment, une enquête dans laquelle le journaliste de Mediapart assure qu'un versement bancaire a été effectué par le régime libyen de Kadhafi à cet ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, en 2006.

Thierry Gaubert, en juillet 2013, à Paris, avant une audition dans l'affaire Karachi.
Thierry Gaubert, en juillet 2013, à Paris, avant une audition dans l'affaire Karachi. © AFP / Kenzo TRIBOUILLARD

Les preuves d'un versement bancaire du régime Kadhafi à un proche de Nicolas Sarkozy sont "totales et absolues", explique le journaliste de Mediapart, Fabrice Arfi, à propos du rôle de Thierry Gaubert, jugé cette semaine à Paris. Ce dernier est l'un des prévenus du volet financier de l'affaire Karachi ; ex-conseiller de Nicolas Sarkozy à la mairie de Neuilly-sur-Seine puis au ministère du Budget, ex-cadre dirigeant des Caisses d'épargne et mis en cause et jugé dans l'affaire dite du 1 % logement.  

Thierry Gaubert comparaît en effet depuis lundi pour fraude fiscale et blanchiment de ce délit. Au total, près de neuf millions d'euros ont été soustraits au fisc, selon l'accusation. Son ex-femme comparaît à ses côtés. Mais c'est elle, Hélène de Yougoslavie qui, avec son amie, l'ex-épouse de l'intermédiaire franco-libanais Ziad Takieddine, avait il y a huit ans dénoncé les tromperies fiscales massives de leur maris respectifs, tous deux mis en cause dans plusieurs affaires pour leurs rôles d'intermédiaires sur des contrats et des versements opaques sur des comptes cachés. 

Lundi, la présidente du tribunal a rappelé l'origine géographique des comptes frauduleux de l'ex-couple Thierry Gaubert-Hélène de Yougoslavie, une sorte de hit-parade des paradis fiscaux des années 2000 : Panama, Bahamas, les Îles Vierges britanniques et la Suisse. À la veille du début de ce procès, Mediapart a révélé qu'un versement de 440 000 euros sur l'un des comptes offshore de Thierry Gaubert en 2006 provenait de fonds libyens. Des fonds que les groupes d'enquêteurs de la brigade financière, la sous-direction criminalité financière de la Direction centrale de la police judiciaire, auraient pu tracer bien plus tôt... s'ils s'étaient parlé. 

Thierry Gaubert n'a pas encore été entendu sur les accusations de son ex-femme, ce sera le cas ce mercredi matin. Il pourrait s'expliquer sur ces 440 000 euros qui apparaissent sur ses bordereaux de comptes bancaires récupérés par les enquêteurs, non déclarés au fisc, qu'il aurait reçus de Ziad Takieddine en février 2006. L'intermédiaire franco-libanais avait récupéré cette somme quelques jours plus tôt en provenance d'un compte du pouvoir libyen. 

Entretien avec Fabrice Arfi, co-responsables des enquêtes à Médiapart.

FRANCE INTER : Vous êtes venu au tribunal ce lundi avec les photocopies des relevés des comptes bancaires de Thierry Gaubert que vous vous êtes procurés. Vous espériez qu’il en parle à l’audience ? 

FABRICE ARFI : "Oui, et il devrait en parler ce mercredi à la barre du tribunal. Je crois que nos révélations permettent de mettre au jour une sorte de chaînon manquant dans l’affaire libyenne puisqu’on découvre que l’un des comptes non déclarés dans un paradis fiscal aux Bahamas de Thierry Gaubert, ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy, a reçu de l’argent directement de Ziad Takieddine, intermédiaire dans l’affaire libyenne. Cet argent qu’il a reçu en février 2006, un an avant la présidentielle, est de l’argent libyen envoyé par le régime Kadhafi. 

En effet je suis venu avec des documents pour voir quelle était la position de Thierry Gaubert puisque les preuves sont, je dirais, totales et absolues sur les flux financiers. D’abord d’un versement de trois millions d’euros par le régime Kadhafi le 31 janvier 2006 sur le compte d’une société offshore de Ziad Takieddine qui reverse une partie de cette somme, près d’un demi-million d’euros une semaine plus tard le 8 février 2006… Où atterrit-elle ? Sur le compte aux Bahamas d’un trust de Thierry Gaubert, pilier du clan Sarkozy. Donc c’est la première fois dans l’affaire libyenne que l’on a une implication directement entre un homme du clan Sarkozy et le régime Kadhafi dans des opérations financières avant l’élection présidentielle de 2007.

Dans l’affaire libyenne, il y a plusieurs fronts judiciaires. Un front concerne l’enrichissement personnel de Claude Guéant et l’achat de son appartement, qui d’après la justice, s’est fait grâce à un autre intermédiaire, Alexandre Djouhri, main dans la main avec le directeur de cabinet de Mouammar Kadhafi, Béchir Saleh. Il y a un front qui est celui de mouvements financiers avant la campagne présidentielle et dans ce deuxième front, il y a deux sous-fronts : les espèces et désormais les virements bancaires. Les espèces, avec Ziad Takieddine qui s’est auto-incriminé en disant 'oui j’ai transporté des espèces' et il y a un certain nombre d’éléments matériels dans le dossier qui viennent conforter cette idée que des espèces ont transité entre Tripoli et Paris avant l’élection présidentielle. Depuis nos révélations sur Mediapart, il y a la certitude, la preuve matérielle, que de l’argent libyen est arrivé dans les poches d’un homme du clan Sarkozy en février 2006 sur un compte secret par l’intermédiaire de Ziad Takieddine."

Thierry Gaubert vous a dit que ce n’était pas de l’argent de Ziad Takieddine et pas de l’argent libyen… 

"Thiery Gaubert en effet, on l’a interrogé, a été bref et confus. Il a quand même dit que la société en question, Rossfield, ce n’est pas Takieddine et que l’argent n’est pas libyen. Je suis au regret de dire que l’ayant droits de la société Rossfield est bien Ziad Takieddine et que c’est totalement de l’argent libyen pour une raison simple : c’est que cette société n’a été abondée que d’argent du régime Kadhafi et avant l’arrivée de la somme sur le compte caché de M. Gaubert, il y avait eu un versement de trois millions une semaine plus tôt sur le compte de Ziad Takieddine. Il n’y a donc pas le moindre doute factuel sur cette réalité-là qui est évidemment une réalité très embarrassante pour M. Gaubert. On verra ce qu’il déclarera à la barre du tribunal." 

Vous vous êtes procuré les relevés de cette période où l’on voit effectivement un versement des services secrets libyens...

"Oui, la société Rossfield de Ziad Takieddine n’a été alimentée sur cette année 2006 que par de l’argent libyen ! On parle de sommes très importantes tout de même, six millions d’euros en trois fois. D’abord trois millions, puis un million puis deux millions par le trésor public libyen, les services secrets. Les sommes ont été ensuite ventilées dans plein de sociétés offshore, dans plein de paradis fiscaux et on a pu documenter, preuves à l’appui, qu’une partie de ces sommes et non des moindres (un demi-million d’euros) est arrivée sur le compte caché de M. Gaubert." 

On est 13 ans après les faits, c’est-à-dire après ce versement. Les enquêteurs n’avaient-ils pas trouvé ce lien ? Ils ne l’avaient pas fait ? Pourquoi est-ce que cela ne sort que maintenant ?

"En fait, on est un peu confronté à une sorte de lettre volée à la Edgar Allan Poe, où la preuve était sous nos yeux, mais où le lien n’a pas été fait immédiatement. Je m’explique : les policiers de l’affaire qui est actuellement jugée au tribunal de Paris de fraude fiscale contre M. Gaubert ne sont pas les mêmes que ceux qui sont en charge de l’affaire dite des financements libyens. Les policiers de l’affaire Gaubert ont le compte de M. Gaubert aux Bahamas et l’arrivée en février 2006 de 440 000 euros d’une société Rossfield mais eux ils disent 'Nous, nous ne savons pas qui est Rossfield'. Les policiers de l’affaire libyenne eux ont la preuve que le même jour, le 8 février 2006, une société Rossfield de Ziad Tiakiendine a envoyé la même somme, 440 000 euros, mais ils disent 'Nous ne savons pas qui est le destinataire de cet argent'. En réalité, il suffit de faire coïncider les deux données bancaires et nous avons le chaînon manquant." 

Cette somme fait-elle donc partie des près de neuf millions d’euros soustraits au fisc par Thierry Gaubert et son ex-épouse et jugés cette semaine ?

"Oui et l’on sait donc aujourd’hui l’origine inavouable de cet argent. Inavouable puisque et Ziad Takieddine et Thierry Gaubert mentent depuis des années sur la nature et la destination de ces 440 000 euros. Ce qui les rend d’autant plus suspects. Mais on va le voir au procès, il y a, à la même période, d’autres arrivées de fonds sur le compte aux Bahamas de Thierry Gaubert, des centaines de milliers d’euros, qui viennent du Panama, qui viennent d’un intermédiaire libanais proche de Ziad Takieddine et sur lesquels là il y a encore un mystère…"

Thèmes associés
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.