Avec 12 nominations pour son film "J'accuse", Roman Polanski mène la course aux César. Une consécration qui consterne les collectifs féministes, alors que le réalisateur franco-polonais est toujours poursuivi par la justice américaine pour détournement de mineure et ciblé par de nouvelles accusations.

Les associations féministes dénoncent le vote de l'Académie des César et déplorent l' "immunité" dont bénéficierait Roman Polanski.
Les associations féministes dénoncent le vote de l'Académie des César et déplorent l' "immunité" dont bénéficierait Roman Polanski. © AFP / Artur Widak

Roman Polanski serait-il intouchable ? C’est aujourd'hui la question que se posent un certain nombre de féministes, alors que le film "J’accuse" du réalisateur franco-polonais, toujours poursuivi par la justice américaine pour détournement de mineure, parade en tête des nominations aux César 2020, dans douze catégories. Un adoubement du monde du cinéma qui indigne.

Blandine Pélissier se dit "sidérée" par ces nominations. "C'est terrible. C’est non seulement une cause perdue, mais ces nominations sont aussi un signal très fort envoyé par l’académie des César, masculine et blanche, aux femmes qui militent pour l’égalité", fulmine la féministe activiste, co-fondatrice du mouvement HF qui milite pour l'égalité entre les femmes et les hommes dans la culture. "Ça veut dire que même dans le sillage du mouvement #MeToo, on n’arrive pas à lever l’omerta en France."

Mercredi soir dans l'émission "C à vous" sur France 5, les propos d'Alain Terzian, président de l'Académie des César, sont venus alimenter la polémique : "Je m'interdis en tant que président d'exprimer un avis, ni sur les films ni sur les réactions, parce que ça voudrait dire que quelque part je cherche à influencer le vote dans un sens ou dans l'autre", a-t-il jugé. "Je n'ai pas le droit moral de m'exprimer et d'avoir un avis."

"Ça évoluera quand certaines personnes ne seront plus de ce monde"

Comment expliquer les votes de l'Académie en faveur du film de Roman Polanski ? "Je pense qu’il est soutenu par beaucoup de gens de la profession du cinéma qui ne veulent pas faire marche arrière, il y en a qui persistent et signent", estime Blandine Pélissier, qui ne compte pas , dit-elle, "abandonner la lutte" et ne mâche pas ses mots : "Je pense que ça évoluera que lorsque certaines personnes ne seront plus de ce monde : je parle de ces hommes et ces femmes qui continuent de défendre des violeurs et des pédocriminels."

Même abattement pour Stéphanie Vuilquez, militante féministe membre du collectif pour le droit des femmes, qui pointe selon elle la violence sociale du choix de l'Académie : "C’est décourageant quand on voit la violence de la société à travers Polanski et les César. Je me demande ce qu’il faudra pour que les personnes de la société civile se rendent compte et prennent conscience de la violence que c’est pour toutes les femmes, et encore plus les femmes victimes de violences sexuelles."

"Que les César nominent douze fois le film de Polanski, je trouve que c’est provocateur et irrespectueux pour toutes les femmes victimes de violences", Stéphanie Vuilquez du collectif pour le droit des femmes

Léonor Guénoun, militante au sein du collectif Nous Toutes, pointe une déconnexion de l'Académie par rapport au monde réel : "En donnant de la visibilité à un artiste mis en cause pour viol sur mineur, les César 2020 ont un énorme retard sur la compréhension de l’ampleur des violences sexistes et sexuelles contre les enfants en France."

Un statut d'"intouchable" ?

"On a l’impression qu’on accorde à Polanski un certain pardon, une certaine immunité. On a l’impression que le cinéma français protège les réalisateurs les plus haut placés", note Léonor Guénoun. Une immunité dont le réalisateur Christophe Ruggia, après les accusations de l'actrice Adèle Haenel, n'a pas bénéficié

"C’est affolant de se dire qu’en 2020 des choses comme ça puissent encore se passer", Léonor Guénoun du collectif Nous Toutes

"Mais en contrepartie, cela libère la parole d’un tas de femmes et d’hommes victimes qui révèlent les violences sexuelles qu’ils ont subies. C’est décourageant mais ça fait parler du sujet et les victimes se sentent moins isolées, moins culpabilisées et peuvent en parler plus facilement", considère néanmoins Stéphanie Vuilquez, pour qui l'État a aussi un rôle à jouer, "le ministère de la Culture en premier lieu."

Le ministère a effectivement réagi aux nominations, mais pas de la manière espérée par les associations féministes : "L'Académie des Césars est libre de ses choix et de son mode de fonctionnement", a ainsi jugé le ministre de la Culture Franck Riester dans un communiqué, en rappelant aussi son engagement contre les violences sexistes et sexuelles : "Un artiste est un justiciable comme les autres." 

En revanche, Marlène Schiappa, secrétaire d'État à l'Égalité femmes-hommes, n'a pas hésité à questionner sur RTL le choix des votants : "Je m'interroge sur le message qui est envoyé. Manifestement le monde du cinéma français n'a pas terminé sa révolution en ce qui concerne les violences sexistes et sexuelles", a-t-elle lancé. "Il y a deux ans encore, j'étais à la cérémonie des César et elle était placée sous l'égide de #MeToo avec une célébration de la valorisation des femmes, de leur parole, de leur liberté dans le monde du cinéma. Quel est là le message que l'Académie des César souhaite envoyer aux femmes ?"

De son côté, l'association "Osez le féminisme" s'est fendue d'un tweet au vitriol

Et le mouvement compte bien perturber la cérémonie, comme l'annonçait ce jeudi Céline Piques, porte-parole d'"Osez le féminisme", au micro d'Europe 1 : "Concrètement, on va venir avec des dizaines voire des centaines de féministes, avec un certain nombre de pancartes. Par exemple : 'Si violer est un art, donnez à Polanski tous les César'. Ce sera certainement l’un de nos slogans." Perturber le déroulement des César ? "On soutient cette action", indique Léonor Guénoun de Nous Toutes : "Nous aussi, nous sommes en train de réfléchir à plusieurs possibilités pour des actions en rapport à ces nominations."

Roman Polanski, outre les poursuites de la justice américaine, est visé depuis novembre par une nouvelle accusation de viol de la photographe Valentine Monnier, qu'il conteste et qui vient s'ajouter aux accusations d'autres femmes ces dernières années.

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