Alfred travaille pour Frichti. Après les révélations de Libération qui réalisait le 1er juin un portrait d'un livreur sans-papiers, la direction a fait un inventaire des statuts des 600 auto-entrepreneurs qu'elle contractualise. Bilan : des dizaines de sans-papiers, comme Alfred, sont désormais sur le carreau.

Alfred, livreur sans papiers pour la société Frichti
Alfred, livreur sans papiers pour la société Frichti © Radio France / Thibault Lefèvre

16 au 31 mai : 348 kilomètres, 52 heures et 24 minutes sur le vélo, 161 commandes pour 588,37 euros. Ce sont les données de livraison d'Alfred enregistrées sur l'application "Apollo" utilisée par Frichti et ses livreurs pour mettre en relation la plateforme, ses clients et ses prestataires. Des données qui étaient encore visibles mardi, en début d'après-midi, avant que l'entreprise ne coupe subitement l'accès aux deux applications indispensables aux livreurs pour pouvoir continuer à travailler. 

"On ne peut plus se connecter, c'est la merde maintenant"

"On ne peut plus se connecter, c'est la merde maintenant. C'est très grave, c'est très violent". La vingtaine de livreurs sans papiers, dont Alfred, réunis pour occuper l'un des 17 centres de livraison francilien de Frichti à Denfert-Rochereau, sont très en colère. Après trois mails d'avertissement envoyés en cinq jours, courriers où l'entreprise les appelle par leur prénom puis leur demande "afin de renforcer la sécurité" de fournir un titre de séjour (pour les titulaire d'un passeport hors UE, Suisse et Algérie) pour pouvoir récupérer une livraison, ils ne peuvent désormais plus disposer de leur outil de travail. 

Un des trois mails reçus par les livreurs sans-papiers de Frichti
Un des trois mails reçus par les livreurs sans-papiers de Frichti © Radio France / Thibault Lefèvre

Frichti a donc décidé de faire le ménage dans ses prestataires, "de se débarrasser de nous" comme dit Alfred, car depuis la parution le 1er juin dernier du portrait de Karim, un livreur auto-entrepreneur et sans-papiers dans le quotidien Libération, la société française a dressé un état des lieux de la situation des prestataires individuels et exclusifs, pour la plupart, qu'elle engage depuis des années sans être trop regardante sur leur situation.  

Car jusque là, contrairement aux plateformes Deliveroo ou Uber Eats qui exigent dès l'inscription un titre de séjour, Frichti ne demandait que le minimum légal, à savoir un numéro d'URSSAF délivré lors de la création d'une auto-entreprise et une pièce d'identité. La présentation d'un passeport sans titre de séjour suffisait donc. C'est ce qu'a fait Alfred. 

Quelques mois après son arrivée à Paris il y a trois ans, il suit à la lettre un tutoriel posté sur Youtube, crée son auto-entreprise sans jamais avoir à justifier de sa situation administrative, il postule ensuite chez Frichti, suit une courte formation et signe un contrat de prestation en ligne. C'est à ce moment là qu'il accède aux applications "Apollo" pour gérer les commandes et les adresses et "Shift Plan" pour connaître ses créneaux de travail. Alfred vit alors exclusivement de ses prestations pour Frichti. Il a par exemple déclaré un peu plus de 4 000 euros le dernier trimestre, payé 134 euros de cotisations, un revenu qui lui permet de payer les 400 euros de loyers d'une sous-location qu'il partage à Bagneux dans les Hauts-de-Seine. Et pourtant, Alfred n'a pas de titre de séjour. 

"On demande que Frichti nous reconnaisse en tant que travailleur"

Quelques dizaines de livreurs sans-papiers sur 600 selon la direction
Quelques dizaines de livreurs sans-papiers sur 600 selon la direction © Radio France / Thibault Lefèvre

Pour Alfred, "Frichti commence à être dans la merde, et désormais ils ne veulent pas laisser de trace". Il estime avoir été exploité : "ils ont fait de l'oseille sur nous et maintenant, c'est un abandon". 

La direction de l'entreprise est pourtant d'accord pour produire des attestations qui prouvent que les livreurs sans-papiers ont travaillé pour Frichti en tant qu'auto-entrepreneurs, mais en aucun cas comme employés. Et c'est sur ce point précis que les discussions en cours n'ont pour le moment pas abouti. Car les critères de régularisation par le travail sont encadrés par une circulaire de 2012 qui ne concerne que les salariés. S'ils veulent donc pouvoir espérer être régularisés, les livreurs sans-papiers de Frichti doivent faire requalifier leur contrat de prestataire exclusif en contrat de travail. 

Pour le moment, Julia Bijaoui, présidente et co-dirigeante de Frichti, n'envisage pas cette option. Les discussions entre avocats sont en cours et Frichti envisagerait de proposer un accompagnement administratif et un soutien financier individualisé aux volontaires. Il n'est en revanche pas question de continuer à les faire travailler en tant qu'auto-entrepreneurs car Julia Bijaoui dit "ne pas faire la loi mais l'appliquer", et ne pas "pouvoir travailler avec des gens qui sont en situation irrégulière". Une situation qu'elle n'imaginait pas, dit-elle, avant la publication de l'article de Libération alors qu'elle portait une attention particulière aux livreurs en situation régulière qui prêtaient leurs noms à d'autres livreurs, eux sans-papiers. Un système prête-nom donc, utilisé notamment par les prestataires de Deliveroo et Uber Eats pour contourner les mécanismes de contrôle. 

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