Depuis quelques mois, un compte Twitter interpelle la ministre du Travail. Un professeur d'Histoire-Géo recense les accidents graves et les morts au travail avec un objectif : "les rendre plus visibles" face à l'indifférence.

Sur son compte Twitter, un professeur d'Histoire-Géo recense, chaque jour, les accidents du travail graves, voire mortels.
Sur son compte Twitter, un professeur d'Histoire-Géo recense, chaque jour, les accidents du travail graves, voire mortels. © Capture d'écran

Depuis 2017, Mathieu Lépine, professeur d’Histoire-Géo à Montreuil, égraine les blessés graves et les morts au travail. Il est désormais suivi par plus de 12 700 abonnés sur son compte Twitter Accident du travail : silence des ouvriers meurent. Électrocution, chute, accident de la route, suicide… Rien que depuis le 1er janvier 2019, il a comptabilisé "430 accidents graves, dont 160 mortels".

L'idée de ce recensement est née d'une phrase, prononcée par Emmanuel Macron, alors ministre de l'Économie : "Bien souvent, la vie d'un entrepreneur est plus dure que celle d'un salarié". Interpellé, il se lance dans des recherches pour établir un recensement, d'abord mensuel. Le compte Twitter apparaît lui en janvier 2019, "au moment où deux accidents assez emblématiques des évolutions du monde du travail ont eu lieu : _le décès de Franck Page, un livreur Uber Eats de 18 ans, et celui d'un ouvrier auto-entrepreneur de 68 ans, sur un toit de la préfecture de Versailles_".

Cette fois, le recensement est quotidien et le travail plus méticuleux. Chaque jour, il consacre près de deux heures à éplucher la presse, "le plus souvent locale ou régionale". Résultat : quatre à cinq accidents graves ou mortels apparaissent quotidiennement sur son compte. 

J'essaye d'y donner une dimension humaine

Son objectif n'est pas de réaliser un bilan exhaustif des accidentés du travail. D'ailleurs, il n'en aurait "pas les moyens". "Parfois les données sont si peu précises que je ne peux pas déterminer si une personne était au travail ou pas", regrette-t-il. Le traitement de ces accidents dans la presse se résume souvent à une "simple petite brève dans les faits divers", déplore Mathieu Lépine. "Ça a le mérite d'exister, reconnait le professeur, mais le nom n'est que très rarement indiqué, et parfois il n'y a même pas l'âge ou le métier." 

Le professeur, "agrège" les articles pour rendre les accidentés du travail "plus visibles, pour qu'on voie la masse de ce qui est dilué dans une multitude de médias locaux"

Bien sûr, les données du rapport annuel de l'Assurance Maladie sont bien plus précises : en 2017, elle a comptabilisé 870 000 accidents du travail et 550 décès, 1 100 si on prend en compte les accidents de trajet et les maladies professionnelles. "On a des chiffres plein les yeux, ironise-t-il, mais _j'essaye d'y donner une dimension humaine... les gens sont tellement plus touchés lorsqu'ils voient un nom, une photo._"

Plus de seniors et de livreurs victimes d'accidents au travail

À force d'en voir défiler sur son écran, Mathieu Lépine a tout de même fini par observer des tendances "liées aux évolutions du monde du travail". Il s'est ainsi aperçu que "plus de 40% des victimes dans [son] recensement ont plus de 50 ans". Par exemple, "les deux ouvriers morts mercredi dans le Val-d'Oise avaient 52 et 59 ans".

Sur la route, les jeunes livreurs à vélo sont eux aussi de plus en plus touchés, en raison de "l'ubérisation", analyse-t-il.

Pour autant, un bon nombre de victimes d'accidents du travail demeurent invisibles. La plupart de ses posts concernent "des hommes qui travaillent dans le BTP, l'industrie, l'agriculture, ou des chauffeurs routiers". Alors que "les premières victimes des accidents du travail sont des femmes, notamment dans le service à la personne, note Mathieu Lépine, mais il n'y aura pas d'article nous informant que l'infirmière libérale du Tarn s'est déchiré l'épaule".

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