Est-ce la fin de l'amour ? La sociologue Eva Illouz pose la question. Invitée du "Grand Face-à-face", elle est revenue sur les mutations de l'amour à l'époque contemporaine. Retrouvez ici des extraits de l'entretien.

La fin de l'amour ?
La fin de l'amour ? © Getty / Malte Mueller

FRANCE INTER : "Le titre de votre livre, 'La fin de l'amour', veut-il dire qu'on ne tombe plus amoureux aujourd'hui ?"

EVA ILLOUZ : Cela veut simplement dire que l'expérience de la séparation s’est "routinisée" : c'est devenu une expérience commune. 

Vous racontez qu’autrefois, lorsqu’une jeune femme envisageait le mariage, le regard des autres était essentiel, mais qu’aujourd’hui, on a surtout besoin d'épanouissement personnel, ce qui rend les choses plus compliquées...

EI : "Dans les romans du XIXe siècle comme ceux de Jane Austen ou d'Anthony Trollope, la décision de se marier venait de l'extérieur. L‘héroïne ou le héros ne décident pas eux-mêmes. 

Au XXe siècle, l'amour est devenu ce que j'appelle un « vecteur d'individualisation » : quand les individus deviennent eux-mêmes l'autorité morale face aux institutions (communauté, famille…). 

C'est par l'amour que les gens s'affirment. 

C’est très nouveau et c'est une des grandes caractéristiques de la modernité. Cela conduit à la légitimation du mariage d’amour (et non plus de convention), puis dans les années 1960, à la révolution sexuelle. 

Le XXe siècle, c'est aussi l'essor de la psychologie qui a également joué un rôle énorme dans la privatisation du moi, dans le sentiment que l'intime était ce qu'il y a de plus important, et que c’était le lieu où il fallait s'épanouir."

Vous soulignez l'importance du numérique dans le phénomène du refus de l'engagement

EI : "Le choix a été la grande figure de l'individu moderne : choix du vote, d’un objet de consommation, de son conjoint, de son travail, d’avorter… 

Il me semble que nous sommes passés à une ère où les gens se définissent autant par leur choix que par leur non-choix. Par exemple, sur Tinder, on balaye avec le pouce vers la gauche pour faire défiler les visages de partenaires sexuels potentiels. C'est un geste qui en dit long et qui dit justement le non-choix. 

Et quand on regarde l'émergence d’une nouvelle forme de sexualité, celle d'une nuit (ou « plan cul »), elle consiste souvent à rejeter le partenaire. On a pris plaisir à cette sexualité courte, mais ensuite, on ne va pas poursuivre. Donc, il s'agit véritablement de rejeter. 

La « relation négative » (négatif dans un sens philosophique) créé des conditions sociologiques où il n'y a plus de normes, ni de règles. Auparavant, on faisait sa cour à quelqu'un. Cela constituait une structure sociale relativement stable et sûre. Il y avait des règles et on connaissait le but de l'interaction. 

La liberté sexuelle s’est débarrassée de cette ancienne forme de rencontre amoureuse. Et en faisant on les a rendues libres, mais pétries d'incertitudes et d'indétermination."

Vous ne croyez pas qu'on puisse tomber amoureux de plusieurs personnes en même temps ? 

EI : "Le mariage était l'expression de la domination masculine. Et dans le fond, le polyamour d’aujourd'hui n'est peut-être qu’une simple perpétuation de cette vieille institution, même si elle se veut plus éthique.

Ensuite, dans les faits, il est très rare que ça marche. En général, il y a toujours quelqu'un qui souffre. C'est pour ça que je suis sceptique, mais je n'ai aucune objection morale à la chose"

Avec #Metoo, on a constaté une évolution récente extrêmement marquante : ce ne sont plus seulement les relations qui font l'objet d'une incertitude, mais le désir lui-même. Chez les jeunes générations, le rapport au désir est différent. Il y a cette angoisse de ne pas savoir exactement si on voulait la relation, en particulier la relation sexuelle, ou si on ne la voulait pas.

EI : "Il y a aussi le phénomène de ce qu'on appelle en anglais le « viol gris » le « grey rape ». Où précisément, une femme ne sait pas si elle a été violée ou pas, parce qu'elle commence à embrasser quelqu'un dans une soirée. Et puis ensuite, elle va sentir qu'elle a du mal à lui dire non, mais ils vont avoir quand même une relation sexuelle. Elle ne sait pas si elle peut, ou pas, refuser d'avoir une relation parce qu'il est quand même insistant. 

Il y une contradiction, en quelque sorte, entre, d'une part, une culture sexualisée à outrance des corps, et le "moi", puisque la sexualité est devenue une partie essentielle du "moi". 

Mais en fait, on ne sait plus exactement ce que c'est qu'un désir. On a fait du désir comme si c'était un objet transparent du "moi". Mais en fait, cela ne l’est pas, et c'est une des raisons pour laquelle on peut remettre en question cette idée du consentement parce qu'on peut consentir parfois à des choses sans vraiment y consentir."

Il y avait auparavant chez les femmes nées jusque dans les années 1960, une certaine acceptation de cette zone grise, alors que les jeunes générations réclament la transparence tout en étant dans l'incertitude et l'incapacité à gérer ça. 

EI : "Il n'y a plus de tolérance pour l'ambivalence. C'est parfois un reproche qu'on fait au féminisme, mais je me demande si l'ambivalence n'est pas aussi un prétexte que parfois, on utilise pour excuser des comportements inexcusables."

🎧 ÉCOUTER | La suite dans Le Grand face à face 

📖  LIRE | La fin de l'amour par Eva Illouz est paru au seuil

📖  LIRE | Êtes-vous fait pour le polyamour ?

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.