Philippe Brenot est anthropologue et thérapeute de couple. Invité dans "La Tête au carré", il explique combien les hommes et les femmes se sont construits avec une sensibilité, des émotions, des manières d’agir différentes qui rendent difficile la vie ensemble. Extraits de l'entretien.

Les histoires d'amour, c'est compliqué.
Les histoires d'amour, c'est compliqué. © Visactu / Westend61

Philippe Brenot :

Nous sommes les premières générations où un homme et une femme sont en face l'un de l'autre, depuis le début de l'humanité. 

"Si on regarde, toutes les sociétés traditionnelles ont séparé le monde des hommes et celui des femmes, ce qui a certainement construit des codes différents, qui font que dans les couples de sexe différent aujourd'hui, depuis les cinquante dernière années où il n'y a plus le caractère tampon d'un gynécée qui était là pour protéger les femmes de la domination masculine, il va y avoir un affrontement de codes invisibles (des codes sexuels, des codes langagiers) [...] Je ne parle que des couples hétérosexuels, ces codes différents dont on va parler, qui ne sont pas politiquement corrects parce que dans le post-féminisme et les études sur le genre, un homme et une femme doivent être identiques. Non, il ne le sont pas. Ce sont des stéréotypes, la plupart sont de culture, certains sont peut-être de nature... mais aujourd'hui on est obligé de faire avec. La difficulté, c'est qu'ils sont invisibles".

Deux sexes, deux langages

Philippe Brenot :

Les femmes ont développé un langage de choses non-dites, pour essayer de ne pas être perçues d'une domination masculine qui devait être assez oppressive et étouffante. 

"Ce langage-là n'est pas compris par les hommes, ou très peu. Alors que je pense que les femmes comprennent beaucoup mieux ce que disent les hommes de façon explicite. Les hommes vont trouver une question à solutionner ; pour les femmes cette solution arrête le dialogue, l'échange des paroles qui, d'une certaine façon, sont des caresses verbales."

Le couple et l'amour

Pour mieux comprendre le couple et les relations amoureuses, l'anthropologue nous compare à nos cousins primates, les bonobos et les chimpanzés :

Chez les chimpanzés et bonobos, il n'y a pas de violence inter-sexes pour une raison très simple : il n'y a pas de couple. Et il n'y a pas de famille parce qu'il n'y a pas de reconnaissance de paternité.

Les femelles sont avec les petits, les mâles sont des électrons libres qui se promènent. Ils se rencontrent lors de périodes de rut avec là quelque chose très différent de l'humanité : ce sont les femelles qui disent leur désir ; jamais le mâle qui se pointe avec sa petite érection. Il n'y a pas de viol, pas d'inceste, pas de violence entre les sexes…

Les femelles des mammifères (comme de la plupart des animaux) vont être réceptives : elles vont pouvoir s'accoupler dans une période de rut, dirigée par des hormones essentiellement, dans laquelle il va y avoir tous les signes de l'excitation. Par exemple chez les bonobos, on voit très bien ces signes : les femelles qui ont des callosités fessières très importantes, cela veut dire « Je suis réceptive à l'amour » (mais pas forcément « disponible »). Et puis vient la notion psychologique de disponibilité : cette femelle qui dit « J'ai envie de toi, approche-toi en premier ». 

Lorsqu'on vient à l'humanité, tous les signes de réceptivité de la femelle disparaissent. Chez un femme qui est "réceptive", qui peut être féconde, on ne voit pas de différence avec une femme qui n'est pas en disponibilité. Une femme est en permanence "pénétrable" - ça n'est pas obligatoire, il faut qu'il y ait le consentement : il faut que la disponibilité soit dite. Une part des femmes arrivent peu à le dire, et malheureusement cela va donner des malentendus terribles, surtout dans le couple, où le mari va se dire : "Tu es ma femme, il doit y avoir une disponibilité permanente", "J'ai du désir, tu dois avoir du désir aussi puisque je t'aime"

La paternité et le mariage

Philippe Brenot souligne que très rapidement dans l’histoire de l'humanité, l'homme comprend qu'il y est pour quelque chose dans sa progéniture (même si l'explication scientifique, à base de gamètes etc, ne viendra qu'à la fin du XIXe siècle) : "ça n'existe pas dans le monde mammifère dont nous venons. Il est impossible à une femelle chimpanzé ou bonobo qui va s'accoupler pendant une période de rut avec 10 ou 15 partenaires, comment voulez-vous qu'elle fasse un lien entre une copulation et une naissance huit mois plus tard ?"

Mais l'Homme, lui comprend. Et il invente le mariage…

L'outil de la domination masculine, c'est le mariage. 

"Une femme est donnée à un homme - dans aucune culture un homme n'est donné à une femme, ça n'existe pas. Le mariage va immobiliser  (au sens anthropologique) cette femme dans le gynécée, où elle va être protégée (surtout par les femmes âgées) de façon à pouvoir empêcher toute rencontre avec un autre mâle, c'est-à-dire empêcher toute autre fécondation possible

Le mariage "idéal", ce serait cette pratique abominable de l'infibulation : les voies génitales de la femme sont cousues, rouvertes pour être inséminées, puis refermées jusqu'à l'accouchement." 

Et le sexe, dans tout ça ?

Philippe Brenot :

Dès que l'on rentre dans une relation au long court, pour cet homme qui était autrefois en possession de son épouse, il n'y a plus besoin de séduction. 

"Ça va amener quelque chose de très compliqué : la sexualité féminine n'est possible que s'il y a un contexte particulier, elle est très conditionnelle au contexte amoureux (alors que la sexualité masculine l'est très peu). Un homme peut faire l'amour même si les conditions sont défavorables, une femme ne peut pas si un climat délétère est créé dans le couple".

Le conseil du thérapeute de couple

Philippe Brenot : "Lorsque dans les années 1970 le mariage traditionnel s'interrompt, il continue à y en avoir un peu mais on va chercher des solutions alternatives (couples intermittents, couples de week-ends)… Nous inventons le couple qui nous correspond, en étant attentif".

Le secret que j'ai trouvé, que je donne, c'est d'être vraiment à l'écoute des différences de l'autre. 

"Essayer d'entendre ce que je n'entends pas - surtout pour les hommes. Et il faut que les femmes soient assez acceptantes de la difficulté des hommes de comprendre des suggestions, des non-dits, toute cette langue secrète des femmes dont les hommes ne sont pas coutumiers".

Aller plus loin

🎧 ECOUTER | La Tête au carré - Anthropologie des relations amoureuses 

📖 LIRE | Pourquoi c'est si compliqué l'amour ?par Philippe Brenot

Thèmes associés
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.