Suite à la lecture d'une biographie sur Simone de Beauvoir, Lorraine de Foucher questionne les rapports genrés qu'on peut avoir aux émotions et à l'attachement.

Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre à la place, en septembre 1960
Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre à la place, en septembre 1960 © AFP / STF

Lorraine de Foucher tient la chronique "S'aimer comme on se quitte" dans le journal Le Monde depuis trois ans, dans laquelle des anonymes lui racontent les premiers et les derniers jours de leur histoire d'amour. Ce vaste travail de documentation lui a permis de découvrir de nombreux livres et concepts , qu'elle partage avec les auditeurs dans "Modern Love" chaque dimanche soir à 22h30. 

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Ce qui est intéressant, c'est que le principe de base de l'amour, c'est que c'est vraiment une valeur intime par excellence. C'est vraiment quelque chose qui nous est propre, on a l'impression que nos émotions n'appartiennent qu'à nous. Mais en fait l'amour, c'est aussi et surtout un acte social

On aime comme notre époque nous le permet. On aime aussi comme notre genre nous le permet : on n'aime pas pareil en fonction de si on est un homme ou si on est une femme. 

J'ai lu cette semaine une formidable biographie de Simone de Beauvoir qui a été écrite par une chercheuse anglaise, Kate Kirkpatrick : "Devenir Beauvoir, la force de la volonté". On pourrait se dire "Mais à quoi ça sert d'avoir encore une énième biographie de la philosophe française ?" D'autant que c'est quelqu'un qui avait déjà elle-même énormément documenté sa vie dans son œuvre - Simone de Beauvoir était traversée par cette idée que sa vie ne disait pas tant des choses d'elle-même mais de la société dans laquelle elle évoluait et de ses difficultés à se réaliser en tant que femme. 

Dans cette biographie anglaise, il y a un passage qui revient sur "Le Deuxième Sexe" (qui est vraiment l'ouvrage tutélaire de la philosophe) et on y retrouve cette question du rapport genré à l'amour. Il y est dit que, d'après Beauvoir :

l'homme même amoureux reste toujours un sujet souverain : la femme aimée demeure pour lui une valeur parmi d'autres qui, bien que totalement intégrée à son existence, n'y prend pas toute la place. Pour la femme, au contraire, l'amour se confond avec l'existence même et les mythes de l'amour l'incitent à se dévouer entièrement à l'être aimé, voire à s'anéantir devant lui. 

Les hommes sont élevés dans la perspective d'être actifs dans le monde : non seulement d'aimer, mais aussi d'être ambitieux et d'agir dans d'autres domaines. Aux femmes, on inculque l'idée qu'elles n'ont qu'une valeur conditionnelle, qu'il leur faut être aimée par un homme pour acquérir de la valeur

Ainsi, Simone de Beauvoir, dès 1949, avait vu que nous les femmes, encore aujourd'hui, allions passer des heures à attendre à côté de nos portables les réponses des textos envoyés aux mecs qui nous plaisaient, nous allions passer aussi des heures et même des journées à avoir des conversations avec nos copines à analyser la moindre virgule de ces messages et que le moindre regard posé dans un couloir ou dans une soirée serait décortiqué. 

Et dans cet ouvrage, Kate Kirkpatrick poursuit et explique que :

l'un des obstacles majeurs à l'amour authentique, c'est que les femmes ont été tellement objectivées qu'à présent, elles se traitent elles-mêmes en objet, n'ayant d'autre horizon que de s'identifier à l'homme qu'elles aiment et de se rendre plus désirable à leurs yeux. 

L'amoureuse, alors, ne voit plus qu'à travers son regard à lui, elle règle sur lui son univers et sa personne. Elle lit ses livres favoris, elle fait sien ses idées, ses amis, ses penchants politiques. Sur le plan sexuel également, souligne Beauvoir, les femmes sont trop souvent utilisées comme instrument de plaisir masculin au lieu d'être pleinement reconnues comme sujet animé de désir et de plaisir propre.

La chercheuse explique que le problème du modèle dominant de la relation amoureuse, c'est son absence de réciprocité dans l'amour

Les hommes exigent des femmes un don de soi qu'eux-mêmes ne mettent pas en œuvre. 

C'est un sujet souvent abordé dans "Modern Love" : la question des amours égalitaires. Aimer sans être dominé, aimer en pouvant tous les deux pleinement se déployer. Et c'est ce qu'il y a, je trouve, de passionnant dans la période de conscientisation féministe que nous vivons en ce moment, c'est que ça redéfinit plein de choses, que ça rend nécessaire l'idée d'inventer de nouveaux modes de relations et qu'on n'ait plus à choisir entre le développement de soi et le développement de son couple.