Invité d'Augustin Trapenard dans Boomerang, Julien Gosselin lit un extrait d'un texte du prix Nobel Elfriede Jelinek : Les Suppliants. Un texte écrit en 2013.

"Donner une voix à ceux que l'on n'entend pas" © Getty

Il s’agit d’un texte inspiré de la tragédie d’Eschyle Les Suppliantes. Elfriede Jelinek y a vu un parallèle avec la tragédie des migrants.

"Vivants. Vivants. 

C’est le principal, nous sommes vivants, et ce n’est pas beaucoup plus qu’être en vie après avoir quitté la sainte patrie. Pas un regard clément ne daigne se tourner vers notre procession, mais nous dédaigner, ça ils le font. 

Nous avons fui, non pas bannis par notre peuple, mais bannis par tous ça et là. Tout ce qui est à savoir sur notre vie s’en est allé, étouffé sous une couche d’apparences, plus rien ne fait l’objet de connaissance, il n’y a plus rien du tout. 

Il n’est plus nécessaire non plus de s’emparer d’idées. Nous essayons de lire des lois étrangères. On ne nous dit rien, nous ne sommes au courant de rien, nous sommes convoqués puis laissés en plan, nous sommes tenus d’apparaître ici, puis là-bas, mais en quel pays, plus accueillant que celui-ci, et nous n’en connaissons point, en quel pays pouvons nous mettre les pieds ? Aucun. 

Nous avons mis les pieds dans le plat. Nous avons été refoulés. 

Dieux là haut dans le ciel nous joignons les mains avec dévotion, oui, c'est à vous que nous nous adressons tourner vos regards vers nous ! nos prières vous sont adressées, vous les anges, plus toi cher père qui êtes aux cieux.

Que pouvons nous faire contre vous ? Vous avez tous les droits, vous avez tous les pouvoirs. Dieu s'il vous plaît, aidez-nous, notre pied à fouler vos rivages notre pied a foulé bien d'autres rivages encore quand il était chanceux, mais maintenant, que va-t-il se passer?

La mer a failli nous anéantir, les montagnes ont failli nous anéantir, aujourd'hui nous sommes dans cette église demain nous serons dans ce cloître, grâce à Monsieur le Seigneur grâce à monsieur le président on nous les a donnés en gage, ils se sont engagés, mais où serons-nous après-demain et encore après ? ou nous refusera-t-on un lit, ou pourrons-nous monter de force dans un lit, où nous mettront ils à la porte, ou pour nous enfouir nos propres os, et qu'en chargera ?

Qui fera cela pour nous ? Qui veillera à ce que nous, qui existons, soyons vus, et sans le moindre dégoût? Ceux chasser des rives du ruisseau, du bord de mer des bocages de la patrie, pleurant douloureusement leur patrie perdue, et pourquoi s'il vous plaît, pourquoi êtes-vous furieux contre nous vous aussi ?

Nous ne le comprenons pas. La douleur est une amie de longue date, c'est vrai, mais qu'avons nous fait pour que vous continuiez de semer la peur, la peur est partout, peur des miens que j'ai abandonnés, peur de devoir rentrer, mais davantage encore peur de vous, peur de devoir rester, peur de n'avoir pas le droit de rester, vous n'hésiterez pas à me donner raison, vous allez tout de suite me donner raison : si vous avez peur partout, allez vous dire, pourquoi êtes vous venu ?

Pour  connaître une nouvelle peur, une fois de plus ? Sauf que maintenant, dans cette   langue de barbares que nous ne connaissons pas et nous maîtrisons pas, c'est toujours comme ça quand on est ailleurs avec des étrangers, que va-t-il  se passer, que va-t-il donc se passer ? 

Nous supplions dans cette langue que nous ne connaissons pas et ne maîtrisons pas, mais que vous contrôlez comme vous-même, sauf quand vous vous trouvez en bordure du quai et que vous nous voyez, allez, faites un petit effort et informez vous sur ce que vous ne saurez jamais

S'il vous plaît !"

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