Savez-vous pourquoi la fameuse "petite robe noire" a autant de succès dans les penderies féminines ? Pourquoi on porte aujourd'hui autant de vêtements sombres ? Michel Pastoureau nous explique l'Histoire cachée derrière nos habitudes vestimentaires…

Audrey Hepburn, l'élégance en noir... © Getty / Bettmann

L'historien Michel Pastoureau est - entre autres - spécialiste de la couleur. Il décrypte pour nous nos habitudes liées à telle ou telle couleur. Au micro d'Ali Rebeihi, il expliquait pourquoi nous portons surtout des couleurs sombres aujourd'hui... et aussi pourquoi hier, c'était autrement. 

Le noir : un défi pour les teinturiers

Il était techniquement très difficile de teindre un vêtement en noir - du moins un noir vraiment noir. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, tous ceux qui devaient être vêtus de noir (les moines bénédictins par exemple) portaient en fait des teintes foncées de gris, bleu, brun. Le noir a donc été un luxe réservé aux classes supérieures de la société pendant longtemps. 

C'est la couleur des princes, mais aussi, plus largement, celle des magistrats, des universitaires... Les couleurs bariolées étaient, à l'inverse, souvent des marqueurs de ségrégation sociale : réservées dans certaines villes aux prostituées, aux Juifs, aux jongleurs, aux musiciens, aux lépreux ou aux mendiants.

Philippe de Bon, duc de Bourgogne, toujours de noir vêtu © AFP / API

Comment le noir s'est imposé dans les cours d'Europe

Tout commence à la fin du Moyen-Âge, au XVe siècle, quand à la cour de Bourgogne le grand prince d'Occident, l'homme le plus puissant d'Occident, le duc Philippe le Bon commence à s'habiller en noir tous les jours parce qu'il porte le deuil de son père, qui a été assassiné par le clan adverse à la cour de France. 

Si le prince s'habille de noir, les courtisans font de même... Et puis les autres cours imitent la cour de Bourgogne... Puis tout l'héritage de Bourgogne passe à la cour d'Espagne au début du XVIe siècle : Charles Quint s'habille de noir presque toute sa vie, son fils Philippe II également. Et comme c'est la cour d'Espagne qui lance les modes à cette époque-là, toutes les cours d'Europe s'habillent de noir !

La mode commence à évoluer dans la seconde moitié du XVIIe siècle et au XVIIIe siècle il y a un grand retour, passager, des couleurs vives et pastels.

"Retour passager" seulement puisqu'au XIXe siècle, le noir redevient la couleur dominante dans le spectacle de la vie urbaine, notamment à cause des fumées d'usine qui déposent de la suie sur tous les vêtements : ça se voit moins sur des vêtements noirs donc il y a une immense mode du noir à partir des années 1850 jusqu'à la Première Guerre mondiale, voire un peu au-delà.

Le noir : couleur "honnête" ?

Les grands réformateurs protestants au XVIe siècle moralisent beaucoup les couleurs : pour un bon chrétien, un bon citoyen, il y a des couleurs honnêtes (qu'il faut rechercher), et des couleurs malhonnêtes (qu'il faut fuir).

Les couleurs honnêtes qu'il faut rechercher sont :

  • le noir
  • le gris 
  • le blanc 
  • le bleu 

Ça a des conséquences de très longue durée parce que la contre-réforme catholique reprend une partie de ces idées.

David Bowie, provocateur en costume jaune © Getty / Terry O'Neill

Au Moyen-Âge ou dans l'Antiquité, il n'est pas rare qu'un homme s'habille entièrement de jaune ; à partir du XVIe siècle, ça disparaît complètement et aujourd'hui on peut en faire l'expérience tous les jours : aucun homme, sauf peut-être sur la plage ou sur une piste de ski, ne s'habille entièrement de jaune.

1860 : la naissance du smoking

Edouard VII, prince de Galles en Angleterre en 1860, adorait fumer le cigare. Sa femme trouvait l'odeur déplaisante ; Edouard a donc demandé à son tailleur une tenue particulière pour aller dans son club, avec ses amis : c'est le smoking (en anglais, "to smoke" signifie "fumer")

Le smoking noir pour les hommes, l'assurance d'éviter la faute de goût lors d'une soirée chic © Getty / Gordon Parks

1926 : la naissance de la petite robe noire

Après la première guerre mondiale, beaucoup de femmes portent le deuil. Parallèlement, comme elles avaient pris la place des hommes dans la société pendant la guerre, naît dans les années 1920 la mode garçonne... 

Coco Chanel sent l'humeur du moment et, en 1926, crée sa petite robe noire courte et légère aux lignes simples. Beaucoup de femmes avaient déjà adopté cette tenue à l'époque, mais la modiste l'a transformée en symbole d'élégance et de modernité. Cela a fait scandale, à l'époque : d'une part parce que la robe était courte pour les critères de l'époque ; d'autre part à cause de sa couleur. Le couturier Paul Poiret dira que Gabrielle Chanel a inventé la « pauvreté du luxe ».

La petite robe noire dessinée par Chanel en 1926 est surnommée par le magazine Vogue « la Ford de Chanel », du fait de sa simplicité © Getty

André Leon Talley indique que "la petite robe noire, très sobre avec son rang de perles, était l'uniforme des classes bourgeoises". Beaucoup de couturiers en sont adeptes, dont Givenchy qui habilla Audrey Hepburn pour le film Diamants sur canapé (Breakfast at Tiffany's)

Audrey Hepburn dans "Breakfast at Tiffany's", le film de Blake Edwards (1961) © Getty / Donaldson Collection

Le noir : couleur passe partout ?

Est-ce le noir va à tout le monde ? Pas sûr... Sonia Rykiel au micro de France Inter, en 1995 :

Quand vous êtes habillée de noir, il faut vraiment que vous soyez très forte, que vous soyez très maquillée, que vous marchiez d'une manière tout à fait spéciale, que vous soyez sophistiquée, que vous soyez drôle, que vous soyez ironique… le noir, c'est une couleur qui vous tue !

Quand à Anna Wintour, rédactrice en chef de Vogue US et surnommée "impératrice de la mode", il paraît qu'elle en a aujourd'hui "marre du noir" et ne fait plus paraître dans son magazine d'images de défilé avec des mannequins portant du noir... Réussira-t-elle à faire évoluer les goûts et à remettre de la couleur dans nos penderies ? Nous verrons...

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