INFO FRANCE INTER - Alessandro Puglia et Eric Valmir de France Inter ont retrouvé la petite Mercy qui a inspiré la chanson de Madame Monsieur qui représentera la France à l’Eurovision. Son histoire est le reflet de ce que vivent toutes les femmes avec enfants en bas age qui traversent la Méditerranée.

Mercy a inspiré la chanson qui porte son nom, interprétée par le groupe Madame Monsieur © Radio France / Alessandro Puglia

La parole “Merci” à bord de l’Aquarius, le navire de l’ONG SOS Méditerranée s’est muée en “Mercy”, prénom donné à la petite fille qui a vu le jour sur le pont du bateau, quelques heures après que sa mère ait été sauvée de la noyade en haute mer. Ce Mercy aux résonnances multiples a aussi donné le titre à la chanson de Madame Monsieur. 

Emilie et Jean Karl, émus par un tweet de Grégory Leclerc, le journaliste de Nice Matin qui se trouve à bord au moment de la naissance, décident à l’instinct d’en faire une chanson. Un an après, c’est bien plus qu’une chanson. Le titre qui représentera la France à l’Eurovision le 12 mai prochain porte un autre étendard. Mercy représente “tous ces enfants que la mer a pris”, ces enfants avalés par la Méditérannée, ces enfants beaucoup plus nombreux que le prétendent les statistiques. 

Pour chaque enfant noyé, comme les deux cents jeunes Syriens coulés au large de Lampedusa le 11 octobre 2013, pour chaque fœtus mort dans le ventre de sa mère, Mercy symbolise aujourd’hui la vie. Parce qu’il est urgent de renaître quand tout est détruit laisse entendre la chanson. Mais une chanson reste une chanson dans sa dimension artistique, et le destin de Mercy s’ancre dans une réalité. Celle des migrants dans les camps de réfugiés.   

Il s’est écoulé treize mois, depuis ce 21 mars 2017, depuis le jour où Mercy est née, ce même jour où elle et sa mère ont été débarquées au port de Catagne, première terre européenne foulée pour ceux qui ont survécu aux tourments de la Méditerranée. 

Dans le plus grand camp de réfugiés d'Europe

Aussitot, la mère et sa fille sont prises en charge par les autorités italiennes. Elles sont conduites dans un camp de réfugiés où sont concentrés deux à trois mille personnes, des migrants comme elles, que l’on a installés là en attendant de statuer sur leurs sorts. Un camp de baraquement en dur, ancienne base de l’Otan où étaient hébergées les familles américaines. Un camp dont la gestion a été visée par des enquêtes judiciaires par le passé, un camp géré par la Mafia avec prostitution, corruption et criminalité, traite des êtres humains à l’intérieur. 

Aujourd’hui, la direction a changé et les autorités ont repris la main. Personne n’entre, personne ne sort. C’est le plus grand camp de réfugiés en Europe. Il nous a d’ailleurs été difficile d’identifier puis localiser Mercy et sa mère, aussi parce que l’administration du camp les avait mal enregistrées. Mais grâce à la collaboration des services préfectoraux et du ministère de l’Intérieur à Rome, nous avons pu les rencontrer. 

Rencontre discrète

Une rencontre que nous avons voulu discrète, sans micro, photos et caméras au départ. Le premier entretien, il y a un mois, début mars, nous le faisons avec Ghen, une des nombreuses médiatrices culturelles qui écoutent les préoccupations des résidents du camp. Un rôle de psychologue en quelque sorte. Ce jour là, Mercy est dans les bras de sa mère, visiblement éprouvée.  Evidemment, elle ne connait pas la chanson qui s’est inspirée de la naissance de sa fille. 

La première rencontre s'est faite sans micro ni caméra, avant une seconde rencontre, dans la salle de soutien psychologique du camp © Radio France / Alessandro Puglia

"Remercier Dieu"

Quand Alessandro lui montre la vidéo sur son téléphone, une version anglaise pour qu’elle comprenne les paroles, on croit voir une lueur dans son regard.  Elle veut "_remercier Dieu, parce qu’il est toujours avec nous"_. Dieu, elle l’a rencontré sur l’Aquarius. “Je ne pensais pas qu’il puisse arriver tout ça, je veux remercier tout l’équipage de l’Aquarius et en particulier Mamma Elizabeth.. Que Dieu les protège toujours dans leurs missions”.

La jeune femme nigériane cite souvent “Mamma Elizabeth” en hommage à Elizabeth Ramlow, l’obstretricienne américaine de Medecins sans Frontières qui a accompagné la venue au monde de Mercy. Et puis quelques jours plus tard, dans la salle de soutien psychologique, au moment de l’interview, alors que Taiwo répond à nos questions, la petite Mercy lui coupe souvent la parole, comme si dans son langage, elle souhaitait intervenir elle aussi

"Mercy sait dire aussi Maman en Français", nous confie-t-elle. 

Mercy et sa maman Taiwo, dans la salle de soutien psychologique © Radio France / Alessandro Puglia

Cette relation soudaine avec la France, bien que virtuelle, par le biais d’une chanson, est une nouvelle intervention de Dieu. La naissance sur l’Aquarius, une photo, un tweet,Madame Monsieurqui  tombe dessus et en fait une chanson qui ira à l’Eurovision. Cet enchaînement de coïncidences ne peut que résulter du divin. Ce n’est pas le fait du hasard.  Elles viennent de si loin, et autour d’elles, d’autres femmes seules avec enfants n’ont pas eu leur chance.

Le cauchemar, jusqu'au sauvetage

Tout part du Nigéria. Taiwo et son mari laissent Gift, le grand frère de Mercy, il a dix sept ans. Le couple veut monter au nord pour garantir une vie meilleure à l’enfant qui naîtra. La famille ne s’en sort pas. Pas d’argent, pas d’emploi, pas de perspective. Gift les rejoindra plus tard. Rien ne se passe comme prévu. Il y a l’enfer de la Libye entre les mains des passeurs. Et puis le cauchemar, le mari qui craque pour une autre, qui ne veut plus entendre parler du bébé. Le mari qui veut refaire sa vie car rien ne marche avec Taiwo. Et Taiwo contrainte d’embarquer seule dans un bateau pour échapper à l’enfer de la traite des êtres humains en Libye. 

Aujourd'hui, Mercy a un peu plus d'un an © Radio France / Alessandro Puglia

Et puis les cris dans l’embarcation fébrile qui risque de chavirer à chaque vague. Et puis le navire orange à l’horizon. Et le sauvetage. Et puis Mercy. Et puis l’Europe. Et puis ce camp qui n’est pas un camp avec toiles de tentes mais des maisons en dur.Ici, ils s’occupent bien de moi, mais je ne me suis pas liée d’amitié avec quelqu’un”. Et puis sa fille aînée restée au pays lui manque. Mais comment organiser des retrouvailles familiales ? 

Ce n'est pas une chanson qui débloquera une situation

Aujourd’hui Taiwo a un permis de séjour de deux ans mais elle projette de quitter l’Italie et d’aller encore plus au nord. Elle a toujours rêvé de la France mais elle sait que les procédures se sont durcies. Et elle sait très bien que ce n’est pas une chanson qui peut débloquer une situation administrative. A moins qu’une victoire à l’Eurovision n’incite une mesure d’exception qui ne reposerait que sur un facteur chance et un alignement des planètes. 

Une association et un avocat ont décidé de lui venir en aide et de l’accompagner dans ses démarches. Taiwo après avoir traversé un épisode dépressif se reprend. “Je voudrais trouver un travail, je suis couturière de formation mais n’importe quel emploi m’irait très bien. Je voudrais que Mercy aille dans une grande université, elle ne peut endurer ce que j’ai vécu. Tout ce que j’ai entrepris depuis mon départ du Nigéria, c’est pour elle. Et je me dis que donner la vie après avoir frolé la mort est un signe du destin

Mercy, l’incarnation d’une vie sauvée et d’une vie qui reste à vivre. "_Merci Mercy, le refrain entonné à bord de l’Aquarius quand il faut se donner du courage"_, confie Mathilde Auvillain qui s’occupe de la communication de l’ONG à Catania. 

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