Deux établissements du groupe hôtelier ont été construits ou sont gérés en collaboration avec des sociétés appartenant aux familles Aliyev et Heydarov, les deux plus puissantes d’Azerbaïdjan. Les sociétés écran utilisées avaient ouvert des comptes dans une banque maltaise soupçonnée de faciliter le blanchiment de fonds

The Palm Jumeirah, à Dubaï, île sur laquelle est construit le Sofitel du groupe AccorHotels © Getty / Motivate Publishing

C’est une nouvelle découverte du consortium international de journalistes réunis dans le Projet Daphne : pour construire et gérer deux de ses hôtels à Dubaï, le groupe AccorHotels s’est appuyé sur des sociétés appartenant aux familles les plus puissantes de la dictature d’Azerbaïdjan.

Ces informations ont été obtenues en explorant les comptes de la Pilatus Bank, un établissement bancaire installé à Malte dont le créateur, Ali Sadr, est actuellement emprisonné aux États-Unis, soupçonné d’avoir tenté de contourner l’embargo sur l’Iran. La banque créée par Ali Sadr héberge notamment des comptes de proches du Premier ministre maltais, Joseph Muscat, qui était présent au mariage du banquier à Venise en 2015.

Des informations obtenues à Dubaï par l’OCCRP, partenaire du projet Daphne, et à Malte, montrent que deux hôtels du groupe AccorHotels ont été construits ou sont gérés en collaboration avec des sociétés dont les bénéficiaires réelles sont Leyla et Arzu Aliyeva, les filles du Président azerbaïdjanais Ilham Alyiev :

  • Le Sofitel Dubai The Palm : construit en 2012, ce 5 étoiles, fleuron du groupe, est situé sur le "Palm Jumeirah", un atoll artificiel de 5 kilomètres de diamètre (visible de l’espace), prisé des milliardaires. Le terrain sur lequel il a été construit appartient à une société, Sahra FZCO, qui a été contrôlée successivement par les frères Heydarov, fils du ministre des situations d’urgence d’Azerbaïdjan, puis les filles Aliyeva. Sa construction a été pilotée par une entreprise, Mirk, dont le PDG, un Iranien du nom Behzad Ahadpour Khanghah a, selon des documents publiés par Wikileaks, servi de "prête-nom" aux deux familles.
  • Le Mercure Dubai Barsha Heights : ce 5 étoiles du centre de Dubaï, entièrement rénové en début d’année, est franchisé à une société appartenant à Sahra FZCO, propriété elle aussi des filles Aliyeva.
Leyla et Arzu Aliyeva, les filles du Président azerbaïdjanais Ilham Alyiev © Getty / Eamonn M. McCormack / Intermittent

Selon plusieurs sources, un compte ouvert à la banque Pilatus était destiné à recueillir les profits liés au Sofitel de Dubaï, ainsi que des autres investissements immobiliers de la famille Aliyev sur place, estimés à plus de 100 millions d’euros.

Les différents médias partenaires du Projet Daphne ont mis au jour des dizaines d’actifs appartenant aux familles Aliyev et Haydarov dans l’ensemble de l’Europe, notamment une villa d’une valeur de 3,7 millions d’euros à Marbella, ou encore des investissements dans trois entreprises françaises.

Diplomatie du caviar

Au sein de la banque Pilatus, le consortium international de journalistes a découvert une vingtaine de comptes reliés à des sociétés appartenant à la famille du Président Ilham Aliyev qui dirige d’une main de fer l'Azerbaïdjan depuis 14 ans, et à celle de son ministre des situations d’urgences, Kamaladdin Heydarov. Tous les deux sont également à la tête de multiples sociétés constituant un empire industriel et financier dans un pays régulièrement montré du doigt pour des pratiques de corruption et de privation de richesses

Le régime azerbaïdjanais est connu via "la diplomatie du caviar" pour approcher certains élus européens et acheter leur amitié en échange de lobbying en faveur du régime d’Asie centrale. Les révélations du Projet Daphne montrent que cette stratégie peut aussi concerner un grand groupe du CAC 40.

AccorHotels connaissait-il les propriétaires réels de ces sociétés ? Collaborer avec de tels partenaires est-il conforme à la charte éthique du groupe qui y affirme "sa volonté de placer l’Homme, le collaborateur, l’environnement et l’intégrité au centre de ses préoccupations" en faisant sien "les principes de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948" ? 

Le n°1 français de l’hôtellerie n’a pas souhaité confirmer ni infirmer nos révélations, se réfugiant derrière le secret commercial : "Les informations concernant les propriétaires […] ne peuvent être dévoilées sans leur accord" a répondu le groupe dans un bref communiqué. AccorHotels affirme mettre "en œuvre des mesures de vigilance accrue sur les flux financiers qui pourraient avoir une origine ou une destination délictueuse." Les avocats britanniques des frères Heydarov ont de leur côté affirmé qu’ils possédaient effectivement un certain nombre de sociétés dont nous leur avions soumis le nom (sans préciser lesquelles), tout en contestant être impliqués dans des opérations de blanchiment. 

The Daphne Project

Daphne Caruana Galizia était mariée à un avocat, Peter, et avait trois fils, Andrew, Paul et Matthew. Ce dernier est journaliste au sein de l’ICIJ, le consortium d’investigation à l’origine notamment des Panama papers et Paradise Papers.

Suite à son assassinat, 45 journalistes représentant 18 médias, dont France Télévisions, Radio France et Le Monde, ont décidé de reprendre son travail sur la corruption et les circuits internationaux de blanchiment d’argent sale. Une collaboration unique pour maintenir en vie les enquêtes de Daphne Caruana Galizia, coordonnée par l’organisation Forbidden Stories. 

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