C'est le procès d'une incroyable escroquerie qui s'ouvre ce mardi 4 février devant le tribunal correctionnel de Paris : "l'arnaque au faux Le Drian", du nom de l'actuel ministre des Affaires étrangères. Sept prévenus sont jugés pour avoir escroqué plusieurs dizaines de millions d'euros entre 2015 et 2016. Entretien.

Voici le faux Le Drian que les victimes de l'arnaque ont vu lors d'une conversation via Skype
Voici le faux Le Drian que les victimes de l'arnaque ont vu lors d'une conversation via Skype

Ils sont soupçonnés d'avoir empoché plusieurs dizaines de millions d'euros, en se faisant passer pour celui qui était alors ministre de la Défense auprès de riches personnalités. Sept hommes comparaissent du 4 au 12 février devant le tribunal correctionnel de Paris. 

"Allo ? Ici Jean-Yves Le Drian !" En 2015, les inventeurs de ce qu’on appelle la "fraude au ministre" demandent à leurs interlocuteurs - personnalités, entreprises, ONG - d'aider la France à payer des rançons pour libérer des otages ou financer la lutte contre le terrorisme. Ils vont jusqu’à utiliser un masque en silicone à l’effigie du ministre pour tromper leurs victimes contactées par liaison vidéo. 

Soupçonné d'être le cerveau de l'affaire, Gilbert Chikli, dont l'histoire a inspiré un film (Je compte sur vous), avait été condamné en 2015 à sept ans de prison par défaut pour avoir escroqué plusieurs grandes entreprises avec une technique similaire, dite la "fraude au président". Arrêté en Ukraine en 2017, il sera cette fois dans le box. Il nie être derrière cette arnaque. 

Delphine Meillet, avocate de Jean-Yves Le Drian et de quatre de ses collaborateurs, parties civiles dans ce procès, explique à France Inter les rouages d'une escroquerie digne d'un thriller politique. 

Comment cette escroquerie a-t-elle pu fonctionner ?

DELPHINE MEILLET : "Le terreau dans lequel agissent ces escrocs est un contexte de terrorisme et de peur. Imaginez : quelqu'un vous appelle du ministère de la Défense, et vous dit : 'Est ce que vous accepteriez de rendre un service à la France ?' On joue sur la fibre patriotique, sur la crédulité. On vous dit 'Vous êtes digne de confiance, le ministère de la Défense croit en vous' et vous rendra un service en retour. 

Vous recevez ensuite un appel d'un deuxième collaborateur et un mail avec une adresse d'émetteur crédible, qui ressemble à une adresse officielle. Puis un courrier officiel, avec l'en-tête du ministère de la Défense et un tampon "confidentiel". Et enfin, vous êtes contacté par des liaisons Skype, avec une adresse aussi très crédible. 

Sur ces communications vidéo par Skype, on voit la mise en scène du bureau de Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense, avec des drapeaux derrière, c'est une caricature de bureau officiel... Et évidemment, un personnage assis derrière ce bureau dont le visage ressemble plus ou moins à celui de Jean-Yves Le Drian. Vous pouvez vous faire avoir, parce qu'on joue sur tous les tableaux : la fibre patriotique, la psychologie de l'autre, on s'adapte. En fonction de ce que vous demandez, on apporte des réponses qui sont tout à fait crédibles. 

Les escrocs utilisent les biais cognitifs : vous vous attendez à voir Jean-Yves Le Drian, et finalement vous le voyez. Les collaborateurs qui vous appellent ont les noms des vrais collaborateurs du ministre. Donc il y a une apparence de vrai, qui nécessairement, vous emporte." 

Un "Le Drian" pas forcément ressemblant, mais les victimes avaient été préalablement "conditionnées" par les faussaires
Un "Le Drian" pas forcément ressemblant, mais les victimes avaient été préalablement "conditionnées" par les faussaires

Qui a été arnaqué, et de quelle somme ?

"Il y a eu plus de 150 tentatives, envers tous type de cibles, même Handicap international a été contacté. Seulement quelques entreprises ont transféré des fonds, à hauteur de 80 millions d'euros. L'Aga Khan (le chef spirituel des Ismaéliens) a versé 20 millions d'euros, il a pu arrêter une partie du transfert à temps, d'autres fonds sont gelés dans une banque en Chine. 

L'enquête se poursuit sur les faits de blanchiment, car tout l'argent n'a pas été retrouvé. C'est une escroquerie très rentable : comme le dit Gilbert Chikli, le principal prévenu, à propos des 'fraudes au président' pour lesquelles il a été condamné (il se faisait passer pour le président d'une entreprise NDLR), avec un téléphone à 100 euros, vous pouvez obtenir 1 million. Pourquoi ne pas tenter ?"

Qui est  Gilbert Chikli, le principal suspect ?

"C'est un mégalomane qui a l'escroquerie dans la peau et qui a organisé, avec d'autres - il n'est pas seul - des manœuvres frauduleuses pour extorquer de l'argent. À l'écouter, puisqu'il s'est répandu dans de nombreuses interviews, ce n'est pas si grave que ça, ce qu'il fait. Il n'y a pas de haine, pas de violence… 

Je pense qu'il n'a pas compris que cela causait un préjudice gravissime : ça aurait pu interférer dans des questions politiques et diplomatiques et ça aurait pu entraîner la France dans des situations très délicates. À l'époque, il y a réellement des otages qu'on doit libérer. Là, les escrocs demandent à titre confidentiel de transmettre des fonds pour payer la rançon des otages... Cela aurait pu avoir des conséquences dramatiques pour les vrais otages. On est face à des escrocs professionnels qui parlent escroquerie, qui ont un autre langage que le nôtre... Et ils n'ont qu'une envie, c'est de vous arnaquer".

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