Vendredi 13 novembre 2015, Paris a été frappée par huit attentats islamistes en moins de deux heures. Trois premiers kamikazes se sont fait exploser près du Stade de France à Saint-Denis. Six autres terroristes ont tiré à la kalachnikov dans la capitale, sur des terrasses et au Bataclan. Récit minute par minute.

Les attaques visant simultanément le Stade de France, le Bataclan et les terrasses parisiennes ont fait 130 morts, le 13 novembre 2015
Les attaques visant simultanément le Stade de France, le Bataclan et les terrasses parisiennes ont fait 130 morts, le 13 novembre 2015 © AFP / STEVEN WASSENAAR / HANS LUCAS

Il fait doux, ce vendredi 13 novembre 2015. Une douceur exceptionnelle pour un soir d’automne. À Saint-Denis, des supporters de foot se pressent au Stade de France pour le match amical France-Allemagne. À Paris, les terrasses de café sont bondées. Au Bataclan, un groupe de rock américain, les Eagles of Death Metal, se prépare à monter sur scène. Quand soudain, retentit la première explosion, à la porte D du Stade de France. Il est 21h16.

Plan rouge alpha

En tribune officielle, le président de la République, François Hollande, assiste au match de foot, et ses officiers de sécurité se mettent aussitôt en alerte, intrigués par ce bruit énorme. Le général Philippe Boutinaud, chef des pompiers de Paris, est aussi au bord de la pelouse. La détonation qu’il vient d’entendre lui fait penser à un ”gros pétard”. Mais ce militaire, qui a connu des terrains de guerre durant sa longue carrière, se lève pour aller voir ce qu’il se passe. “Et au moment où je m’apprête à sortir du stade, j’entends la deuxième explosion”, se souvient-il. Il est alors 21h20. 

Quatre minutes seulement se sont écoulées entre les deux détonations. Presque au même moment, le téléphone du général Boutinaud se met à sonner. Au bout du fil, un collègue l’informe qu’une fusillade vient d’avoir lieu dans le 10e arrondissement de Paris. Il y a de nombreuses victimes. Le “plan rouge Alpha” est demandé. C’est le niveau le plus élevé, celui qu’on déploie en cas d’attentat. 

Les spectacteurs du match France-Allemagne attendent sur la pelouse du Stade de France : on vient d'apprendre que des fusillades ont eu lieu dans Paris
Les spectacteurs du match France-Allemagne attendent sur la pelouse du Stade de France : on vient d'apprendre que des fusillades ont eu lieu dans Paris © AFP / Miguel Medina

"Une jambe sur le parvis désert"

Le général comprend que l’heure est grave et il se presse d’arriver à sa voiture, devant le Stade de France. Il marche, seul sur le parvis désert, quand il aperçoit “une jambe”. Une jambe déchiquetée sur le bitume. “Le corps est à une dizaine de mètres à gauche”, précise le général Boutinaud. “Je m’approche du reste du corps et là je constate qu’il y a des fils électriques qui dépassent du tee-shirt”. En une fraction de seconde, il comprend qu’il a face à lui le corps d’un kamikaze qui vient de se faire sauter. 

Porte D, à 21h16, puis porte H, à 21h20, ce sont en fait deux kamikazes irakiens qui viennent de se faire exploser, presque simultanément, en appuyant sur les boutons poussoirs de leurs ceintures truffées de boulons. L’une des explosions a tué un chauffeur de car qui attendait tranquillement la fin du match : Manuel Dias est la première victime des attentats de ce vendredi 13 novembre 2015.

Au même moment, Pierre-Henry Brandet, alors porte-parole du ministère de l’Intérieur, est en train d’arriver au Stade de France. Le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a rejoint le président Hollande, encore en tribune officielle. Ils apprennent tous ensemble qu’une deuxième fusillade vient d’être perpétrée dans Paris, sur une autre terrasse du 10e arrondissement. Il est 21h26. Trois minutes plus tard, c’est une terrasse du 11e arrondissement qui sera visée par des rafales de kalachnikov. 

“On comprend qu’on fait face à des attentats coordonnés, simultanés”

“On comprend qu’on fait face à des attentats coordonnés, simultanés”, relate Pierre-Henry Brandet. Il se souvient encore avoir ressenti une certaine “sidération”, et s’être senti “au bord du vide”. Ces attentats menés par des commandos bien préparés, scénario que redoutaient tant les services de renseignement depuis des semaines, était en train de devenir une triste réalité. La veille encore pourtant, à l’Hôtel Beauvau, le ministère de l’Intérieur planchait studieusement avec divers spécialistes de l’antiterrorisme et de la radicalisation, pour tenter de contenir le flux de ces jeunes Français partis en Syrie depuis 2013. Des jeunes qui étaient en train de revenir frapper Paris et Saint-Denis à l’arme de guerre, ce vendredi 13 novembre 2015. 

À 21h30, alors que les tueries se succèdent sur les terrasses parisiennes, le convoi de François Hollande et Bernard Cazeneuve fonce place Beauvau, où démarre une réunion de crise au sous-sol. Les visages sont terriblement graves. “Ce qui m’est resté, c’est le sang-froid des hommes d’État”, dit Pierre-Henry Brandet, cinq ans plus tard.

“Une sensation de vertige et de chaos”

Camille Hennetier, elle, était alors cheffe de la section antiterroriste du Parquet de Paris. Sous la houlette du procureur François Molins, cette jeune magistrate brillante travaillait depuis plus de deux ans sur des dizaines d’enquêtes, à l’encontre de Français partis faire le djihad en Syrie ou en Irak, sur les terres conquises par le califat de Daech. Il est un peu plus de 21h30 ce vendredi 13 novembre 2015, quand elle roule dans Paris pour rejoindre François Molins sur les lieux des premières fusillades. Ils se sont donné rendez-vous rue Alibert, devant Le Carillon, la première des scènes de crime recensées dans le 10e arrondissement de la capitale. 

En chemin, la magistrate se rappelle être passée devant Le comptoir Voltaire, dans le 11e arrondissement, où elle a vu “Brahim Abdeslam allongé, mort”, au milieu de clients blessés. Ce terroriste, grand frère de Salah Abdeslam, venait de se faire sauter, comme les kamikazes du Stade de France, “mais tout cela était alors très confus”, se remémore Camille Hennetier. Arrivée devant Le Carillon, elle voit “des corps qui sont allongés, blessés par des tirs d’armes lourdes. Ça vous glace.” Juste en face, le restaurant Le petit Cambodge. Et d’autres corps ensanglantés. Les cris des blessés et des survivants. L’effroi. Cette première fusillade a fait treize morts et 163 blessés

Des impacts de balles dans les vitres du bar "Le Carillon"
Des impacts de balles dans les vitres du bar "Le Carillon" © AFP / STEVEN WASSENAAR / HANS LUCAS

Trois terrasses parisiennes visées par des rafales de kalachnikov entre 21h24 et 21h36

Les témoins parlent d’une voiture noire, une Seat Leon, d’où trois hommes armés de fusils d’assaut ont surgi, à 21h24, pour tirer froidement, avant de redémarrer. La deuxième terrasse qu’ils ont visée, à 21h26, est La bonne bière. Et en même temps, le restaurant Casa Nostra, rue de la Fontaine au Roi, dans le 11e arrondissement de Paris, à la limite du 10e. Cette deuxième fusillade a fait cinq morts et 69 blessés. 

Jean-Baptiste, policier au commissariat du 10e, était en patrouille ce soir-là. Il se souvient avoir été appelé sur les lieux en pensant qu’il s’agissait d’un règlement de comptes. Et puis sur place, il a vite compris, face aux tables et aux chaises renversées, et aux victimes à terre. 

“Des douilles au sol et une personne à la tête carrément arrachée”

“Il y avait encore des douilles au sol. On n'a fait que porter secours. Mais il y avait déjà des morts. Une personne avait carrément la tête arrachée”, se souvient le policier, encore très marqué. “Le plus dur psychologiquement, les jours qui ont suivi, c’est de se dire qu’on aurait voulu sauver plus de personnes”. Le policier se rappelle aussi sa sidération, et sa peur “de ne pas savoir où étaient les tireurs”. On l’envoie d’ailleurs dans un immeuble de la rue de la Fontaine au Roi, où des habitants pensent avoir vu un terroriste entrer. 

“Ce soir-là, il y a eu énormément de fausses alertes comme ça”, note la magistrate Camille Hennetier. Effrayés, les parisiens appelaient les pompiers et les policiers sans cesse, avec des informations souvent très parcellaires à cause de la panique. Camille Hennetier a tenté de réfléchir froidement et posément. Mais c’était difficile, car “les choses étaient extrêmement confuses, c’est un peu le chaos, une sensation de vertige”. 

À 21h36, les terroristes tirent en rafales sur la terrasse de La Belle équipe, où l’on fête des anniversaires. Cette troisième fusillade fait 21 morts et 72 blessés. Des habitants se précipitent pour aider, jettent des draps et des couvertures sur les corps des morts. Des blessés gémissent sur le trottoir. Des survivants sanglotent. 

Seulement vingt minutes se sont écoulées entre la première explosion au Stade de France et cette troisième fusillade, dans le 11e arrondissement de Paris. Les attaques ont déjà fait quarante morts. La police traque cette Seat Leon noire dans laquelle les terroristes ont semé la mort et la terreur. Ils étaient trois à l’intérieur. L’enquête révèlera plus tard leurs identités : Brahim Abdeslam, qui se fait donc sauter au Comptoir Voltaire à 21h42, tandis que Chakib Akrouh et Abdelhamid Abaaoud garent leur voiture à Montreuil, à la station de métro Croix-de-Chavaux, et disparaissent.

La police et les secours à l'oeuvre près de la rue Bichat, dans le 10e arrondissement de Paris
La police et les secours à l'oeuvre près de la rue Bichat, dans le 10e arrondissement de Paris © AFP / Kenzo Tribouillard

"On est partis, on commence”

21h42. C’est l’heure à laquelle une autre voiture, une Polo noire, vient de se garer à l’angle du passage Saint-Pierre-Amelot et du boulevard Voltaire, dans le 11e arrondissement de Paris, juste devant Le Bataclan. Trois hommes armés sortent de la voiture, et jettent dans une poubelle un téléphone portable sur lequel ils viennent d’écrire ce message à destination d’un numéro belge : “On est partis, on commence”. 

Immédiatement, ils saisissent leurs kalachnikov et tuent sur le trottoir. Ils entrent dans la salle et continuent à tirer en rafales sur les spectateurs qui sont en train de danser dans la fosse et au balcon. Sur scène, le groupe américain Eagles of Death Metal vient de jouer un morceau intitulé “Kiss the devil”, “Embrasse le diable”. La plupart des spectateurs chantent à tue-tête et quand ils entendent les premiers coups de feu, tous croient à des gros pétards. 

“Je me suis dit c’est bizarre, ils ont fait une mise en scène étrange”, se souvient Audrey, vers le fond de la fosse, côté bar, avec son amoureux, Yann. Tous deux, comme beaucoup, pensent que ces bruits font partie du spectacle. Mais quand Yann tourne la tête, il voit “un gars tirer par rafales”. Les trois terroristes tirent partout. Leurs premières victimes s’écroulent, mortellement touchées. Tout le monde crie et se met instinctivement à terre. 

"Tout le monde est couché par terre"

“Je vois comme un champ de blé, tout le monde est couché par terre”, raconte Emmanuel. Des centaines d’autres spectateurs se blottissent les uns contre les autres, les uns sous les autres. “J’ai fait le mort”, témoignent presque tous les survivants. Certains se résignent aussi à mourir, comme Audrey qui était “sûre qu’on n’allait pas s’en sortir, avec le nombre de balles qu’ils tiraient à la seconde, et avec la vitesse”. Par instinct de survie, Audrey cherche à cacher sa tête sous les pieds des corps qui l’entouraient. A côté d’elle, la sœur de Yann, Gwen, venait d’être grièvement blessée par une balle. 

Dans la fosse, Pierre vient lui aussi de recevoir une balle, une seule, qui s’est logée dans sa moelle épinière. À cet instant précis, il a la certitude qu’il ne marchera plus, “puis, un black out”. 

À terre, les yeux fermés, Emmanuel se souvient parfaitement “des rires des terroristes, et de leurs discours complètement confus” sur la Syrie et François Hollande. Et puis, “les cris dans la fosse, les gémissements, les téléphones qui sonnent”.

Au balcon, Catherine, Grégory, Marie ou Arnaud ont plus de mal à comprendre. Car au début, ils ont juste entendu les cris. Et “des claquements métalliques répétés”, raconte Marie. Mais avec son mari Arnaud, ils ne voyaient pas ce qu’il se passait dans la fosse. Arnaud s’est alors avancé. "C'est en allant vers la balustrade que j'ai vu des gens se faire faucher sur le balcon latéral, et tomber dans le vide, dans la fosse. Et là, j'ai compris qu'il ne s'agissait pas de pétards, mais que c'était effectivement des coups de feu tirés en bas dans la fosse. C'est mes premières images de morts du Bataclan”. Et puis l’odeur de poudre est montée, suffocante. Et puis l’odeur du sang.

"La fuite par les sorties de secours"

Emmanuel prend ses jambes à son cou et court dehors, comme Audrey et Yann, dans les dix premières minutes. Tous bénissent Didi, le vigile qui a pris le risque de revenir dans la salle héroïquement, pour ouvrir le maximum de portes de secours. Dans la rue, les rescapés sont affolés, souvent ensanglantés. Les terroristes continuent à les viser depuis l’intérieur du Bataclan. Des blessés se traînent parfois avec difficulté dans les cours pavées environnantes, où les secours commencent à arriver.

Il est 21h56 quand deux policiers de la BAC parisienne de nuit accourent devant la porte principale du Bataclan. Ils ont foncé après avoir entendu sur les ondes radio qu’il y avait des tirs. Sur le trottoir, ils voient des corps à terre, et ces survivants paniqués qui leur racontent le massacre à l’intérieur. 

"C’était le silence complet dans la salle"

Le commissaire et Greg, son chauffeur, entrent dans la salle de spectacle, leur seul pistolet Sig Sauer à la main. L’un d’eux sait qu’à l’intérieur, les tireurs sont munis de fusils d’assaut. En entrant, Greg se rappelle “le silence complet” dans la salle. “Et les corps sur deux, trois étages de corps, c’est impressionnant”. Puis “on voit un terroriste qui est sur la scène du Bataclan, qui est en train de mettre en joue, un spectateur”, raconte Greg. Le terroriste s’appelle Samy Amimour. En 2013, il a déjoué son contrôle judiciaire et s’est envolé pour la Syrie, où il a donc passé deux ans à s’entraîner au combat. À une distance de 25 mètres de lui, le commissaire de la BAC parisienne et Greg se "positionnent". “Et on déclenche un tir, le patron tire quatre fois, je tire deux fois, et en fait on tire jusqu’à ce que le terroriste tombe”, détaille Greg. Puis la ceinture du terroriste explose. 

Depuis le balcon, les deux autres terroristes, Foued Mohammed-Aggad et Omar Mostefaï, semblent ravis de cette mort en martyr, à laquelle ils viennent d’assister. Dans les minutes qui suivent, ils prennent onze personnes en otages. Parmi eux, Grégory, Marie et Arnaud. 

Au Bataclan, le huis clos dure deux heures, jusqu'à l'assaut de la BRI

Arnaud et Marie ont juste le temps de se prendre la tête l’un l’autre et de se dire “je t’aime”. Puis, ils sont tous emmenés dans un couloir qui longe le balcon, avec deux fenêtres qui donnent sur le passage Saint-Pierre-Amelot. Grégory se souvient que les terroristes continuaient à tirer depuis les fenêtres “en rigolant”. Ensuite, ils ont cherché à appeler une télé, BFM-TV, sans y parvenir. Et puis, ils ont réclamé des talkies-walkies pour communiquer avec la police. Avant que les otages ne leur soufflent qu’ils disposaient eux-mêmes de téléphones portables.

Dehors, boulevard Voltaire, Camille Hennetier est arrivée du 10e arrondissement de Paris avec François Molins. Cinq ans après, elle se remémore cette confusion grandissante. “Parce qu’on sait à ce moment-là qu’il y a plusieurs scènes de crimes dans Paris, mais on ne sait pas combien il y a de personnes impliquées. On sait qu’il y a des gens qui se sont fait exploser au Stade de France, mais, il y a une confusion entre les terroristes qui ont assassiné des personnes sur les terrasses et ceux qui se trouvent au Bataclan : est-ce que c’est la même équipe ?”

"On entend juste quelques râles, on pense d'abord que tout le monde est mort"

Il est 22h15 quand une première colonne de la BRI, la brigade anti-commando, pénètre au rez-de-chaussée du Bataclan. “Dans la fosse, les victimes survivantes nous voient arriver en noir, et je pense qu’on leur a fait peur. Il leur a fallu du temps pour comprendre, et nous pour comprendre que les centaines de corps qu’on voyait n’étaient pas tous morts”, dit Christophe Molmy, alors patron de la BRI. 

Jérémy, l’un des chefs de colonne, se souvient avoir vu devant lui, sous une lumière crue, “cinq cents à six cents personnes, qui ne faisaient aucun bruit, on entendait juste quelques râles, à tel point qu’on pense d’abord que tout le monde est mort”

L’urgence, pour le commissaire Molmy et ses hommes, c’est de trouver dans cette salle les terroristes retranchés. Les policiers se disent que les attaquants peuvent se dissimuler parmi les victimes, ou avoir disposé des bombes dans le Bataclan. “Alors, on a dû avancer mètre par mètre, malheureusement, parmi les victimes”, explique Titi, l’un des gars de la BRI . "Et le plus dur c’était ça, progresser parmi les cadavres, et devoir rester concentré sur sa mission prioritaire : trouver les terroristes, pour permettre ensuite aux secours d’entrer.

Deux officiers de la police judiciaire marchent vers le Bataclan pendant la prise d'otages
Deux officiers de la police judiciaire marchent vers le Bataclan pendant la prise d'otages © AFP / KARINE PIERRE / HANS LUCAS

“On a été obligé de trier les blessés”

En attendant les pompiers restés à l’extérieur, c’est le médecin de la BRI qui commence à évacuer les blessés, en formant une chaîne humaine avec d'autres policiers. Faute de brancards, les blessés graves sont transportés sur des barrières Vauban, ces barrières métalliques qui quelques heures plus tôt avaient servi à contenir la file d’attente pour le concert. “On a été obligé de trier les blessés”, reconnaît le professeur Safran, quarante ans de médecine de réanimation, habitué aux pires blessures. Mais jamais Denis Safran n’avait vu de tels impacts de balles sur des corps en plein Paris. 

À 23 heures, des centaines de rescapés valides et de blessés ont pu être évacués du rez-de-chaussée du Bataclan, et la BRI commence à grimper au premier étage. Une colonne prend l’escalier de droite, une autre celui de gauche. Au bout de ce dernier, une porte qui résiste. Derrière, les terroristes ont fait asseoir des otages : Grégory et Marie. Les terroristes hurlent à la police de reculer. Mais la négociation s’engage. Cinq coups de téléphone au total, entre les deux terroristes et les négociateurs de la BRI. Nicolas était l’un de ces négociateurs. 

"On savait qu’il n’y aurait pas de reddition"

"Dès le premier appel, les terroristes revendiquent leur geste en expliquant que la France est responsable de la mort de civils en Syrie, que par conséquent, ils viennent sur le territoire français pour se venger du président Hollande et de cette action armée que la France a eue en Syrie”. Au premier coup de fil, les négociateurs comprennent qu’il n’y aura pas de reddition des terroristes. Nicolas raconte que “les terroristes étaient très tendus, dès le départ, ils nous demandent de reculer, et nous disent que si on ne recule pas, ils couperont la tête d’un otage et balanceront le corps par la fenêtre." 

À partir de ce coup de fil, la BRI commence à préparer minutieusement son assaut final, un assaut à hauts risques, à cause de la détermination des terroristes, mais aussi de la configuration des lieux : il faut libérer onze otages aux mains de deux terroristes, dans un étroit couloir d’un mètre cinquante sur dix mètres de long.

0h18, l’assaut final de la BRI. 

À minuit 18, le commissaire Christophe Molmy donne le coup d’envoi. Il est lui-même dans la colonne de gauche qui enfonce la porte avec un énorme bouclier sur roulettes de 80 kilos. Les terroristes vident leurs chargeurs sur ce bouclier baptisé Ramsès : 27 impacts de balles de 9 millimètres l’ont troué. Dans la colonne, un des policiers est blessé à la main. 

Mais la colonne continue à avancer courageusement, jetant sept grenades aveuglantes et assourdissantes pour mieux déstabiliser les terroristes et en profiter pour sauver le maximum d’otages. “Et on a extirpé un à un ces otages qui ont eu le super réflexe de se plaquer au sol”, explique Titi. 

Grégory se souvient de la fumée qui montait et des balles qui sifflaient au-dessus de lui, puis d’une force surhumaine qui l’a soulevé et mis à l’abri, hors du champ de tirs. David, autre otage du couloir, garde aussi en mémoire les bras musclés qui l’ont attrapé et sauvé. Marie, qui était tout près de la porte, a été une des premières délivrées, mais elle a paniqué, en voyant à l’autre bout Arnaud, son mari, dévaler l’escalier en colimaçon, pris en sandwich entre les deux terroristes prêts à se faire exploser. Bobby, deuxième de colonne de la BRI se souvient avoir alors visé le premier terroriste, à trois mètres devant lui. “La difficulté, c’est que des otages sont partis en courant, et qu’il faut éviter de blesser ces otages”

“Je vois les deux terroristes mourir en direct”

Dans l’escalier, Arnaud a vu, quelques secondes après, le premier terroriste exploser, “une grande masse de matière en suspension”. Le souffle de l’explosion lui a fait ressentir comme un uppercut. Puis, il a vu l’autre terroriste, “sauter comme un cabri, se faire attraper par l’explosion, et retomber à plat”, décapité. Arnaud se souvient d’avoir vu cette tête le regarder, sur une marche. “Je suis alors entré en état de choc, j’ai dû crier deux trois fois maman, mais ce qui l’a emporté pour moi, c’était le soulagement, parce qu’ils étaient morts”. 

Après, la BRI a découvert et délivré des dizaines de gens qui s’étaient barricadés dans des piécettes ou cachés dans les faux-plafonds. Titi, de la BRI, garde une image particulièrement émouvante en tête : celle de cet enfant, extrait du faux-plafond où il s’était recroquevillé avec son père. 

Pour sortir du Bataclan, “je me souviens qu’un de mes camarades a retiré sa cagoule pour la mettre sur la tête de l’enfant, pour pas qu’il voie cette scène atroce dans la fosse. Une scène d’horreur que beaucoup de gens qui avaient juste entendu, sans voir, ont découverte à ce moment-là et ont craqué”, raconte Titi, lui-même encore très marqué. Parmi les images qui lui restent en tête, ces deux jeunes femmes criblées de balles, à l’entrée du Bataclan, dans les bras l’une de l’autre, “elles ont dû se voir mourir”, dit Titi, tatouages de Musclor sur les bras et larme à l'œil.  

“J’ai pas fait la guerre, j’ai fait le Bataclan”

C’est en quittant le Bataclan et en revoyant la fosse que Marie a réalisé qu’elle venait de vivre une scène de guerre. “Il y avait un amoncellement de corps dans la fosse”, s’étrangle-t-elle. “Ce sont des images qui restent à vie, et on comprend mieux pourquoi les gens qui ont fait la guerre n’en reviennent pas intacts. J’ai pas fait la guerre, j’ai fait le Bataclan”. 

Ce soir-là, il y a eu 90 morts au Bataclan, et des centaines de blessés. Toute la nuit, et tout le week-end qui a suivi, des parents, des époux, des épouses, ont cherché leurs proches, entre espoir et désespoir, dans tous les hôpitaux. Ce vendredi 13 novembre 2015, il y a eu 130 morts à Paris et à Saint-Denis. La 131e victime a succombé en 2017. Guillaume Valette, 31 ans, s’est suicidé, trop torturé par ce vendredi de cauchemar.

Le procès des attentats s'ouvrira le 8 septembre prochain à Paris. 

Tous nos articles sur le procès des attentats du 13 novembre 2015 sont à retrouver ici.