Présent le 13 novembre 2015 au Bataclan, Kevin a été touché à la jambe. À son réveil, il a dû choisir entre tenter de la garder coûte que coûte ou se faire amputer. Il a pris la deuxième option.

Kevin a été grièvement blessé à la jambe lors de l'attaque du Bataclan, le 13 novembre 2015.
Kevin a été grièvement blessé à la jambe lors de l'attaque du Bataclan, le 13 novembre 2015. © Radio France / Victor Vasseur

Lorsqu’on arrive dans son appartement de la région parisienne, on la remarque immédiatement. Une vitrine regorge d’objets souvenirs : pochettes d’album, baguettes de batteur. S’y trouvent aussi une ceinture en cuir et boucle en métal et un petit bocal en verre contenant des éclats de balles de kalachnikov. Ces objets-là datent du 13 novembre 2015. Les éclats de balle ont été retirés de la jambe droite de Kevin. La ceinture est celle d’un spectateur du Bataclan qu’il n’a jamais retrouvé mais qui lui a sans doute sauvé la vie en lui permettant de faire un premier garrot de fortune.

Car ce 13 novembre 2015, Kevin, 27 ans, fan de "musique extrême", était au concert des Eagles of Death Metal. "Ma sœur et mon beau-frère m’avaient refilé le virus à l’adolescence" : il court les festivals “comme le Hellfest et pas mal de concerts”. Ce soir-là, il y va avec sa petite amie - “pour fêter notre anniversaire de couple”. Ils se trouvent non loin du bar lorsque les trois terroristes font leur entrée dans la salle.

"Les gens sont tombés comme des dominos. Puis on a entendu leur discours de haine : 'Si vous en êtes là, c’est à cause de votre président qui tue les gens en Syrie'. J’entendais des spectateurs qui se levaient, qui disaient : vous ne gagnerez pas, et qui se faisaient exécuter au même moment."

Kevin est au sol, à plat ventre. Il ne voit rien. “J’entends juste les rafales : tac, tac, tac.” Il tente de rester totalement immobile. Mais il est touché par deux balles dans la jambe. "J’ai juste cette sensation de choc avec une douleur indescriptible. Je me dis : cette fois, c’est terminé, c’est comme ça que ça se finit."

"Il y a deux choix qui s'offrent à vous"

Pourtant, le jeune homme parvient à s’enfuir, à cloche-pied. Et découvre alors l’état de sa jambe : “Il ne restait plus rien, qu’un morceau de chair qui tient le tout. Quand je sautais, je sentais que ça pendait”. Et puis, Kevin perd beaucoup de sang, s’affaiblit. Il parvient à faire un garrot avec la ceinture d'un spectateur anonyme. Il est en effet pompier de Paris depuis six ans à l'époque, et connait les gestes de premiers secours. Alors qu’il est pris en charge tant bien que mal par les premières équipes d’urgence, il comprend qu’il va être difficile de sauver sa jambe.

Et de fait, la question se pose très vite. Dès son réveil d’un coma artificiel, après trois arrêts cardiaques, le chirurgien entre dans sa chambre. "Il me dit : il y a deux choix qui s’offrent à vous.” Le premier : tenter de sauver la jambe blessée. “Mais ce sera des années d’hôpital, des douleurs atroces.” Et un risque de gangrène qui conduirait à une amputation, probablement au niveau de la cuisse. Deuxième option : se faire amputer tout de suite. "C’est la décision la plus difficile de ma vie. Puis, je me rends à l’évidence."

Kevin est amputé dans la foulée et reçoit sa première prothèse en janvier.

"Je suis content d’avoir été acteur de ce choix. Ç'aurait été beaucoup plus difficile à admettre si je m’étais réveillé avec une jambe en moins. Mais à ce moment-là, je me pose plein de questions : qu’est-ce que je vais devenir ? Est-ce que je vais me séparer de ma petite amie ? Est-ce que je vais pouvoir continuer mon emploi ? Le monde s’écroule."

“Un objet qui vous ressemble”

La suite est un long et difficile processus de reconstruction, tant physique que psychologique. Les six premiers mois se déroulent à l'hôpital militaire Percy à Clamart, entièrement dédiés à la rééducation. “Je commence à m’apercevoir du décalage avec ma petite amie. Je suis à fleur de peau. Parce que j’ai des douleurs en permanence. Et aussi parce que je n’ai pas encore accepté mon nouveau corps. En plus, j’évoluais dans un domaine hyper masculin, hyper sportif. La semaine avant les attentats, j’étais super content parce que j’avais battu mon record en course à pied.” Kevin parvient à rentrer chez lui, tente péniblement de reprendre son travail, en vain, se sépare de sa compagne. Et a encore “beaucoup de mal avec le regard des autres”. Beaucoup de mal à accepter aussi que “sans ma prothèse, je ne suis rien”.

Kevin est passé par un long processus de reconstruction, tant physique que psychologique
Kevin est passé par un long processus de reconstruction, tant physique que psychologique © Radio France / Victor Vasseur

Mais un jour, chez lui, un peu désœuvré, il a l’idée de dessiner sur sa prothèse. “Ni plus, ni moins”. Très vite, il y prend goût, teste différents outils, matériaux. Imagine de nouveaux motifs, colorés, au fur et à mesure des changements de prothèses. "Désormais j’accepte de me mettre en short.” Surtout depuis cette rencontre, au Hellfest festival : "Un mec m’arrête et me dit : 'super ta prothèse, tu acceptes ton handicap, tu le montres en plus, ne change rien'. Et ça, ça m’a vachement touché."

Aujourd’hui, il envisage même de développer la personnalisation de prothèses pour les autres. “Cela permet, au-delà d’être un objet orthopédique, d’être un objet qui vous ressemble. Un peu comme une paire de lunettes qui sert d’abord à voir mais qui est devenue un objet de mode. Même si c’est ce qui m’aide à marcher, cette prothèse-là fait partie de moi, représente ce que j’ai envie d’être.”

Aujourd’hui, Kevin a quitté les pompiers de Paris et tente de se reconvertir comme graphiste. Il vit toujours avec “le moignon parfois gonflé, la cicatrice qui pince”. Les douleurs fantôme aussi et “la sensation de prendre des coups de jus”. Mais il se projette dans sa nouvelle vie, probablement en dehors de la région parisienne. Et bien dans ses baskets.

Tous nos articles sur le procès des attentats du 13 novembre 2015 sont à retrouver ici.