L'investiture du nouveau président du Pérou Pedro Castillo a lieu ce mercredi. Une nouvelle ère pour le pays andin, avec un leader de gauche, "outsider" issu du milieu rural. Cet instituteur de 42 ans doit réussir à fédérer, alors que sa victoire a divisé le pays et ravivé des haines raciales profondes.

José Pedro Castillo, éu président de la République le 6 juin 2021, doit prendre ses fonctions le 28 juillet
José Pedro Castillo, éu président de la République le 6 juin 2021, doit prendre ses fonctions le 28 juillet © AFP / Gian MASKO

Tout au long de sa campagne, Pedro Castillo, vainqueur de l'élection présidentielle au Pérou face à la candidate de droite Keiko Fujimori, a été l'objet de nombreuses critiques, sur les réseaux sociaux tout, comme en manifestations dans les rues de la capitale, Lima. Daniela, étudiante en anthropologie à Cuzco se souvient par exemple des "memes" sur Twitter, ces photomontages à visée satirique ou humoristique : "_On y voit le président parler en quechua_, une langue indigène qui puise ses origines dans la civilisation inca. Ce n'est même pas sa langue à lui, mais c'est une manière, très raciste, de montrer qu'il est inférieur.

De même, le nouveau président et sa femme ont été très critiqués car ils ne parlent pas anglais. "Leurs détracteurs ont traité la première dame d'idiote", commente Daniela. "Mais à l'inverse le mari de l'opposante Keiko Fujimori est américain, il parle très mal espagnol, mais ça, ça ne gêne pas. Le véritable problème, c'est les racines 'métisses' de Pedro Castillo, proche des indigènes."

"Comment un "cholo" va nous gouverner ?"

Certains calomniateurs traitent même l'instituteur de 42 ans de "cholo" expression teintée de racisme pour désigner un métis de l'arrière-pays, plus rustre et moins cultivé que les Péruviens blancs des villes. 

Ces critiques n'étonnent pas Daniela : "Castillo, ce n'est pas une personne qu'on considère dans l'imaginaire collectif comme un président. C'est pas un homme blanc, qui parle anglais, qui a un doctorat des dizaines de diplômes, avec un langage académique pompeux, non. Là c'est : 'Comment un pauvre va nous gouverner ? Comment un 'cholo'va nous gouverner ?'"

Ces questions inquiètent surtout l'élite intellectuelle blanche du Pérou concentrée à Lima. D'autant plus que Pedro Castillo incarne une gauche radicale qui fait peur aux classes supérieures.

Une peur irrationnelle de la gauche

Encore aujourd'hui, le peuple péruvien est marqué par le soulèvement d'un groupe armé nommé le Sentier Lumineux il y a quarante ans. "Il s'agit d'un parti communiste, maoïste extrêmement radical, dans la violence des années 80, 90 qui a provoqué un des conflits les plus meurtriers de l'histoire du Pérou, avec 70 000 morts", explique le sociologue péruvien David Sulmont. Depuis la méfiance envers la gauche est ancrée dans l'esprit péruvien. "Dans les grandes villes et dans les classes supérieurs, il y a cette peur, presque irrationnelle, de tout projet émanant de la gauche."

De plus, le fondateur et leader du Sentier Lumineux était un professeur. Un rapprochement très simple avec Pedro Castillo, instituteur dans une école primaire en région rurale. Daniela raconte : "Les partisans de Fujimori ont joué sur ce rapprochement, sans fondement selon moi, pour faire passer Castillo pour un terroriste violent et aux idées politiques dangereuses."

Réconcilier un pays divisé

Le tout nouveau président devra donc être stratégique pour réussir à réconcilier un pays divisé en deux. "Le problème de Castillo, c'est qu'il a très peu d'expérience, il n'a pas d'équipe de travail", analyse David Sulmont. "Je pense que ça va être assez chaotique, _tout dépend de sa capacité à intégrer dans son gouvernement des personnes des élites de Lima, plus progressistes et plus expérimentées_.

Car l'objectif, c'est de "faire fonctionner le pays", rappelle le sociologue. Pour ce faire, Pedro Castillo devrait nommer son gouvernement ce mercredi, jour de son investiture en tant que président du Pérou.