La 21e édition du salon mondial de la sûreté et de la sécurité intérieure des États s'ouvre ce mardi sur fond de révolution technologique. Mais Milipol est aussi le lieu de débats sur la lutte contre le terrorisme et le crime organisé dans le monde. Entretien avec son président, Yann Jounot.

Le salon Milipol, événement mondial consacré à la sécurité intérieure des États, s'ouvre ce mardi à Villepinte, près de Paris.
Le salon Milipol, événement mondial consacré à la sécurité intérieure des États, s'ouvre ce mardi à Villepinte, près de Paris. © AFP / Bertrand Guay

C'est le premier salon au monde sur la sécurité intérieure des États. 1 100 exposants, 30 000 visiteurs professionnels de la sécurité et 170 délégations de pays sont attendus au salon Milipol qui s'ouvre ce mardi au parc des expositions de Villepinte, près de Paris. On y trouve ce qui se fait de mieux en matière de matériels et de systèmes d'aides à la sécurisation des pays et des entreprises. Mais on y croise aussi parfois de drôles d'exposants et de possibles futurs clients d'États pas toujours très démocratiques. Comme, l'an dernier, ce stand d'une PME chinoise qui présentait dans son catalogue des menottes et des fourches anti-émeutes pouvant envoyer des décharges électriques, ainsi que des matraques à pointes.

Cette année, les organisateurs ont doublé leurs propres effectifs de contrôle en plus de la présence des douanes et de l'organisation Amnesty International qui avait dénoncé ces options torture dans les brochures commerciales chinoises de certains exposants. 

À Milipol, cette année, il sera sans doute question de maintien de l'ordre "gilets jaunes" autour des stands plus traditionnels de lanceurs de balles de défense (LBD) et de grenades lacrymogène. Ou encore de la reconnaissance faciale réclamée par de plus en plus d'élus qui demandent l'adoption d'une loi en France bien plus souple en la matière. Les systèmes et les outils à base d'intelligence artificielle sont aujourd'hui les principaux vecteurs de croissance de ce secteur toujours en très forte progression à travers la planète, selon une étude publiée à l'occasion du Salon Milipol : + 7 % en 2018, à 629 milliards de chiffres d’affaires, deux fois supérieur à la croissance mondiale actuelle. 

Mais au-delà, Milipol est aussi l'occasion de débats sur la lutte antiterroriste et la lutte contre les grands groupes criminels organisés (drogue et trafics des êtres humains).

Yann Jounot préside les salons Milipol. Préfet, il est le directeur général de Civipol, l'organisme "bras armé" du ministère de l'Intérieur pour la coopération internationale. Il est présent en Centrafrique par exemple pour la formation et l'équipement de la police ou encore au Soudan pour aider à développer des capacités policières sur les données de la grande criminalité organisée et la traites des êtres humains. 

FRANCE INTER : La principale thématique du salon cette année est celle d’un continuum entre la sécurité intérieure et la sécurité extérieure. Qu’est ce que cela signifie ? 

YANN JOUNOT : "Parallèlement à une intervention militaire comme au Sahel, il faut renforcer les capacités policières et de justice des États concernés pour qu'il y ait à terme une capacité de transfert d'autorité entre forces d'intervention militaire et forces civiles. Milipol est un lieu de débats sur les grands enjeux de sécurité intérieure pour rappeler qu'il ne peut y avoir de sécurité intérieure sans sécurité extérieure. L'enjeu est de garantir la sécurité de l'espace européen. Nos débats seront donc centrés sur la lutte antiterroriste, la lutte contre le crime organisé, les capacités à gérer des crises."

Comment les États au Sahel par exemple peuvent être aidés aujourd'hui ? 

"Ils le sont militairement, ils le sont à travers des aides internationales en moyens de sécurité, sur le développement, et comme l'un ne va pas sans l'autre, il faut tout faire à la fois. Mais il faut le faire en délimitant les responsabilités et les actions de ceux qui vont intervenir sur place. Civipol intervient comme bras armé du ministère de l'Intérieur pour renforcer les capacités de coopérations opérationnelles qui peuvent et doivent exister entre les polices du "Nord" et les polices des États du "Sud". C'est un gage de stabilité du monde."

Très concrètement, cela passe par quelles actions au Soudan ?

"On a un financement de l'Union européenne pour organiser un renforcement des moyens de coopération entre les polices des États de la région pour mieux lutter contre le trafic des êtres humains et donc contre le crime organisé. Ça permet ensuite de démanteler des réseaux criminels dans ces pays mais aussi dans l'espace européen. Cela passe par ce qui est le travail de police, et pour avoir du bon travail de police, il fait avoir de l'information sur les groupes criminels, être en capacité de les poursuivre, de les faire condamner. L'objectif est donc d'échanger de l'information sur les groupes criminels pour pouvoir ensuite conduire des actions et  les neutraliser."

Cela veut dire former des enquêteurs ?

"Pas ici, en l'occurrence, même si on le fait dans d'autres pays. Là, il s'agit vraiment d'être en mesure d'échanger des données criminelles et que les personnes visées puissent être traduites devant des tribunaux, condamnées le cas échéant et puissent purger des peines dans des prisons aux standards internationaux." 

Ce n'est pas le cas aujourd'hui ?

"Les pays concernés ont tous des fragilités, c'est bien pour cela que l'on intervient. Il n'y a pas que la France, il y a beaucoup d'États européens qui interviennent directement ou indirectement via leurs opérateurs pour permettent d'augmenter les capacités de lutte contre le crime organisé, les filières d'immigration irrégulière.

Nous essayons également dans ces pays de mettre en place les conditions d'une "identité sécurisée". C'est l'un des éléments structurants d'un État de connaître sa population. Ça ouvre des droits et permet d'exercer ses responsabilités en terme de sécurité. C'est aussi le moyen d'organiser des "migrations ordonnées". Puisque l'une des conditions de pouvoir se déplacer, c'est de détenir un titre de confiance. Une identité sécurisée permet ensuite de voyager librement et ne plus être otage de bandes criminelles."

Et quand les bandes criminelles, les mafias sont plus puissantes que les organismes chargés de lutter contre elles ?

"La réalité, c'est que le monde est dangereux, il y a des fragilités, des vulnérabilités et notre rôle c'est d'essayer de corriger ces déséquilibres. On est massivement présents dans des pays qui en ont besoin. Et notre action vise à ce que le déséquilibre se reconstitue... mais au profit des États." 

Est-ce qu'au Niger cela commence à porter ses fruits ?

"Si nous ne croyions pas à l'efficacité de nos actions, nous abandonnerions. Nous avons bien conscience que nos responsabilités sont à l'épreuve des faits et que c'est parfois difficile mais notre fierté, c'est justement d'intervenir dans ces zones difficiles pour corriger progressivement ces déséquilibres."

Depuis plusieurs années, il y a ces polémiques sur l'usage démocratique de certaines armes exposées à Milipol, est-ce que vous craignez une polémique sur l'usage des LBD ?

"Le salon, c'est un espace d'exposition de systèmes ou de matériels, ce n'est pas un espace de vente. Notre responsabilité en tant qu'organisateur c'est que les systèmes ou les matériels présentés soient conformes aux normes nationales, européennes et internationales. Nos contrôles s'améliorent à chaque fois. Cette année, nous allons doubler nos effectifs dédiés - ça c'est de l'auto-contrôle - mais nous aurons également des équipes de douaniers en permanence pour vérifier que la réglementation est appliquée ainsi qu'une équipe indépendante d'Amnesty International qui sera présente pour la troisième année consécutive. 

L'usage, c'est autre chose. Il n'y a pas que les États, il y a les entreprises aussi qui achètent des systèmes de sécurité et ont la responsabilité de former leurs personnels au bon usage des systèmes et des matériels de sécurité…"

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