Dans le numéro du mois de janvier de "Donne Chiesa Mondo", supplément féminin du journal officiel du Saint-Siège, L’Osservatore Romano, l’association "Femmes au Vatican" publie une tribune pour dénoncer les inégalités entre hommes et femmes. Mais qu’en est-il vraiment au Vatican ?

Le pape François s'adressant à des religieuses en août 2019 au Vatican
Le pape François s'adressant à des religieuses en août 2019 au Vatican © AFP / Filippo MONTEFORTE

[MàJ du 17/01/2020 : Le pape a sans doute entendu l’appel des femmes du Vatican : François a nommé mercredi 15 janvier une femme au poste de vice-ministre à la Secrétairerie d'État. Jamais une femme n’avait eu de telles responsabilités au Vatican. Francesca Di Giovanni, une laïque de 66 ans, travaillait depuis 27 ans dans ce "ministère". Elle sera sous-secrétaire chargée du multilatéralisme à la section des Relations avec les États, l'équivalent du ministère des Affaires étrangères.]

Elles travaillent au Vatican et y font carrière. Elles ont créé l'association Femmes du Vatican en septembre 2016 pour donner une visibilité à certaines femmes qui se sentent isolées. La plupart des fondatrices sont journalistes à Radio Vatican ou à l’Osservatore Romano. Trois ans plus tard, trois d’entre elles prennent la plume pour réclamer un changement de mentalité. Elles publient une tribune dans le mensuel Donne Chiesa Mondo qui fait sa "une" en ce mois de janvier sur "Les femmes et François".

Leur constat est sans équivoque. "Il est triste de constater qu’il existe encore des femmes qui vivent avec inconfort leur vie professionnelle au Vatican", écrivent Romilda Ferrauto, Adriana Masotti et Gudrun Sailer, co-fondatrices de l’association Femmes au Vatican. "Certaines d’entre elles ne trouvent pas le courage de défendre leurs propres droits, de parler ouvertement."

"Comme dans tant de sociétés, au Vatican aussi les femmes sont parfois vues – de la part des hommes mais aussi d’autres femmes – comme des personnes de plus faibles valeurs intellectuelle et professionnelle, toujours disponibles pour servir, toujours dociles aux ordres des supérieurs."

Les fondatrices de l'association Donne in Vaticano
Les fondatrices de l'association Donne in Vaticano / Capture donneinvaticano.org

Vaincre la subordination

Les inégalités ne sont pas salariales entre hommes et femmes au Vatican. Au contraire, le Vatican est un État où existe une véritable parité salariale. Les femmes comme les hommes sont fonctionnaires, et payés en fonction d’une grille qui ne distingue pas les sexes à fonction égale. Et c’est bien là que cela coince ! Selon la vaticaniste du quotidien de Rome "Il Messaggero" Franca Giansoldati, le Vatican "s’est arrêté au Moyen-Âge : tout est entre les mains des hommes, même laïcs. Les femmes, c’est comme si c’était des seconds rôles !"

"Sur 4.200 employés du Saint Siège, il n’y a que trois femmes qui ont une fonction de direction dans les différents ministères. Tout est dit !"

Trois femmes sont aujourd’hui sous-secrétaires de congrégation ou de conseil pontifical, les ministères du Vatican. Auxquelles il faut ajouter la directrice des Musées du Vatican, Barbara Jatta. Alors qu’au total 950 femmes travaillent au Vatican. Les prises de position de l’association Femmes au Vatican sont aujourd’hui salutaires, d’autant que la revue Donne Chiesa Mondo était moins incisive depuis quelques mois ; depuis que l’ancienne directrice et fondatrice Lucetta Scaraffia a démissionné avec tout le comité de rédaction en mars 2019.

Lucetta Scaraffia, fondatrice et ancienne directrice de Donne Chiesa Mondo
Lucetta Scaraffia, fondatrice et ancienne directrice de Donne Chiesa Mondo © AFP / Andreas SOLARO

Lucetta Scaraffia écrivait alors au pape François : "Nous jetons l’éponge car nous nous sentons entourées d’un climat de méfiance et de délégitimation progressive."

Le ministère de la communication du Saint-Siège reprenait en main toute la communication et notamment celle des femmes. Jusque-là, la revue n’avait cessé de se développer et recevait de nombreuses dénonciations de femmes. Elle a publié plusieurs enquêtes sur l’esclavage moderne de certaines religieuses, travaillant gratuitement pour des évêques ou des cardinaux ; sur les abus sexuels commis par des prêtres sur des religieuses, poussées ensuite à avorter par les prêtres eux-mêmes.

Aujourd’hui la rédaction de Donne Chiesa Mondo a retrouvé un nouvel élan et pour la vaticaniste Franca Giansoldati , "on voit bien que la nouvelle rédaction a repris en main avec courage les thématiques traitées précédemment, en mettant en lumière qu’au Vatican la présence des femmes est marginale, qu’il y a des discriminations et qu’il faut voir la réalité comme elle est !"

Un avis que partage la religieuse Xavière Nathalie Becquart, consultante pour le secrétariat général du synode des évêques au Vatican depuis mai 2019. Elle a été bien accueillie : "J’ai eu la chance d’avoir de bonnes expériences de collaboration dans un esprit fraternel." Mais elle sait aussi que pour certaines femmes ce n’est pas facile.

"J’entends la souffrance de certaines femmes au Vatican."

Selon Nathalie Becquart, le pape François lui-même sait que "la voie est encore à tracer et à venir pour une plus grande parité". Mais la religieuse souligne que "l’on est toujours meilleur à réfléchir ensemble, hommes et femmes". Aujourd’hui, le système monochrome est de moins en moins admis, "sauf que l’on sait aussi que les choses sont longues à changer et qu’il faut temps" estime Nathalie Becquart.

François et les femmes : "Parole, parole, parole"

Le pape François a évoqué à maintes reprises le rôle des femmes dans l’Église, les violences qu’elles subissent. Depuis Paul VI, de nombreux textes ont été publiés. Jean Paul II a ainsi signé une lettre apostolique Mulieris Dignitatem sur la dignité et la vocation de la femme en 1988, une lettre très moderne à l’époque, empreinte de force et de poésie. Mais qu’y a-t-il au-delà des mots ? Récemment, à la fin du synode sur l’Amazonie en octobre 2019, les pères synodaux ont demandé au pape un ministère spécifique pour les femmes leaders de leur communauté en Amazonie. Le pape n’a pas encore tranché mais la question est très sensible chez les catholiques les plus conservateurs.

Pour Franca Giansoldati, la vaticaniste du Messaggero, le Vatican et le pape François n’en sont qu’au stade des paroles, pas des actes : "François a cité à deux reprises la chanteuse italienne des années 70 Mina, qui est devenue célèbre pour sa chanson 'Parole, parole, parole' ! Mais c’est bien lui qui dit beaucoup de paroles." La preuve en est que lors de son discours devant le corps diplomatique, le 9 janvier dernier, le pape François a cité la quatrième Conférence mondiale des Nations-Unies sur les femmes, tenue à Pékin en 1995, dans l'espoir qu'elle mettrait fin à toutes les formes d'injustice à l'égard des femmes. "Exercer la violence contre une femme ou l'exploiter n'est pas un simple crime, c'est un crime qui détruit l'harmonie", a-t-il dit.

Le Vatican n’a pas signé la convention contre les violences faites aux femmes

Le pape dénonce et a donc des mots forts. Sauf que, rappelle Franca Giansoldati, le Saint-Siège est le seul État d'Europe qui n'a ni signé ni ratifié la Convention du Conseil de l'Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l'égard des femmes et la violence domestique. De la parole aux actes, il y a un pas…

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