C'est une série passée presque inaperçue depuis le lancement de la plateforme Disney +, disponible en France depuis début avril. Les courts-métrages "Sparkshorts" explorent l'expérimentation des studios Pixar, sur la forme comme le fond. Dernier épisode, sorti vendredi : un court-métrage touchant sur le coming-out.

Extraits des courts métrages "Out", "Chatbull", "Renée" et "Perl"
Extraits des courts métrages "Out", "Chatbull", "Renée" et "Perl" © Disney+

C'est une première, et même une petite révolution pour l'univers Disney. Vendredi, les abonnés à la plateforme de streaming du géant américain du divertissement, Disney , ont pu découvrir sur leur page d'accueil un court-métrage nommé "Out" : l'histoire d'un jeune homme qui n'arrive pas à faire son coming-out auprès de ses parents et qui y est aidé par son chien turbulent... et par un brin de magie. 

Ce film est issue d'une mini-série de courts-métrages intitulée "Sparkshorts, projets des artistes Pixar", lancé en 2018. Trois des films sont sortis en 2019, et sont disponibles sur YouTube. L'un d'entre eux, "Kitbull" ("Chatbull" en français) a été nommé aux Oscars 2020 dans la catégorie "meilleur court-métrage d'animation". 

Les autres sont, depuis, exclusivement disponibles sur la plateforme de streaming de la firme - parce que malgré tout, business is business. Mais ces films changent radicalement l'approche de l'animation à la sauce Disney. Pas forcément destinés aux enfants, plus matures, plus expérimentaux, ils amènent un vrai vent de différence, une brèche dans ce mastodonte plus habitué à proposer quinze blockbusters par an.

Des courts-métrages initialement pas destinés à la diffusion

La particularité de ces courts-métrages, c'est qu'ils n'ont pas été conçus pour être diffusés. Le programme "Sparkshorts" a été lancé chez Pixar pour permettre à des employés et employées qui n'ont encore jamais assuré la réalisation d'un film de s'y essayer - et donc pour dégoter de nouveaux talents en interne. Avec un budget et un temps - six mois - limités, mais une totale liberté sur le choix des sujets et des techniques d'animation. 

Projetés une première fois dans un festival professionnel en août 2018, ils ont ensuite été montrés dans un unique cinéma aux États-Unis (le El Capitan Theatre à Hollywood, qui appartient... à Disney), mais n'ont réellement été présentés au grand public qu'à partir de leur diffusion sur YouTube en février 2019.

Pixar, précurseur sur des sujets "adultes"

Les studios Pixar sont connus pour manipuler avec savoir-faire les symboles, la poésie et les histoires pour toucher au plus près de sujets universels, parfois difficiles à aborder auprès d'un public familial : le deuil (Coco), les changements de l'adolescence (Vice-Versa), etc. Dans ces "Sparkshots", les jeunes créateurs et créatrices de Pixar utilisent aussi cette poésie pour amener ces sujets : dans L'envol, Bobby Rublo raconte la difficulté des parents à accepter la différence d'un enfant à travers l'image d'un enfant doué du pouvoir de flotter dans les airs. Dans le pétillant Purl, la réalisatrice Kristen Lester a imaginé une pelote de laine entrant dans une entreprise où elle est entourée de gros bras en costard pour évoquer le sexisme au travail.

Mais là où le programme va plus loin encore, c'est qu'il franchit cette barrière du symbolisme pour montrer de façon réaliste des situations du monde actuel, loin de la féérie des dessins animés. On l'a dit, "Out" est probablement la première histoire LGBTQ racontée par Disney avec tant de clarté et d'ouverture, à mille lieues des clins d'oeil, des rumeurs, et même du premier personnage ouvertement lesbien en mars dernier dans En Avant (déjà chez Pixar), qui se contentait d'évoquer une seule fois dans le film "sa petite amie". Dans ce court-métrage, subsiste une once de magie qui donne au film une atmosphère encore cartoonesque, qui montre encore une fois le savoir faire des studios pour aborder des sujets profonds avec brio - bref, à faire du cinéma. 

Mais parfois, ces "sparkshorts" vont plus loin : le film "Loop" ("Renée" en VF) est le premier chez Disney à mettre en scène un personnage autiste et mutique. Très réaliste, ce court-métrage met en scène un face-à-face entre Renée, cette jeune autiste, et un adolescent, au cours d'une balade en canoë. Plus cru encore, "Chatbull" parle de maltraitance animale en racontant l'amitié naissante entre un chat de gouttière et un pittbull dressé au combat. Vous y verrez, pour la première fois aussi, un personnage ensanglanté.

Des courts-métrages personnels

La plupart des sujets sont très personnels pour les réalisateurs et réalisatrices qui ont travaillé sur ces court-métrages : "Out" est "inspiré d'une histoire vraie", peut-on lire au début du film. Pour la création du film "Renée", les animateurs et animatrices du film ont rencontré des autistes, membres de l'association Autistic Self Advocacy Network, pour mieux comprendre le comportement des personnes autistes. Et pour enregistrer la voix du personnage de Renée, la réalisatrice du film a rencontré une adolescente, Madison, elle-même autiste, et l'équipe son du film a enregistré ses dialogues chez elle. 

Et dans le making-of de "Wind", le plus sombre mais aussi le plus poétique de ces films, on apprend que le film "est une lettre d'amour d'Edwin Chang à sa grand-mère, une mère seule après la guerre de Corée, qui a dévasté la péninsule". "J'ai pensé aux sacrifices qu'elle a fait, et au fait que pour vivre dans un pays différent, mon père a dû l'abandonner". Avec ce film, c'est d'immigration que parle Pixar. Cette histoire d'une grand-mère et de son petit fils piégés dans un ravin ravagé et qui tentent de s'envoler prend tout son sens au regard de cette dédicace – en ce sens, les making-of des films, proposés sur Disney comme sur YouTube pour certains, sont aussi intéressants à regarder que les courts en eux-mêmes. 

Une innovation formelle

Au-delà de leurs sujets, les films de ce programme proposent chacun un véritable univers visuel. Si dans certains on reconnait le trait caractéristique aux personnages Pixar, d'autres développent un univers très arty et élaboré. Dans "Smash and Grab", court-métrage de science fiction qui met en scène deux robots, on découvre un univers futuriste très graphique, où certains plans ont des allures de planches de bande-dessinée ou de peintures. 

Mais d'autres, dont "Kitbull" et "Out", optent pour une animation mêlant 2D et 3D, voire revenant à des séquences animées à la main, technique disparue chez Disney depuis plusieurs années. C'est, paradoxalement, aussi par ce retour aux sources de l'animation, salué par la critique, que les nouveaux talents de Pixar repoussent les limites de l'expérimentation dans cette série, dont de nouveaux courts-métrages sont attendus dans les prochains mois.  

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