Un peu plus d'un an après son arrestation à Tokyo, l'ancien PDG de Renault-Nissan qui préparait son procès en liberté surveillée, a réussi à quitter le Japon pour se réfugier au Liban. Carlos Ghosn n'est pas le premier à fuir vers un pays dont il pense qu'il ne l'extradera pas, mais la fugue est une science imparfaite.

Fuir et choisir un pays dont on espère qu'il ne va pas vous extrader, un pari que certain ont tenté et pas toujours reussi
Fuir et choisir un pays dont on espère qu'il ne va pas vous extrader, un pari que certain ont tenté et pas toujours reussi © Getty / Chanin Wardkhian

L'ex-dirigeant de Renault-Nissan possède trois nationalités et trois passeports. Il a choisi de se réfugier dans un pays qui, a priori, ne risque pas de l'expulser : le Japon n'a pas d'accord d'extradition avec Beyrouth. D'autres avant lui ont tenté le même pari, avec des fortunes diverses...

Cesare Battisti, quand la France change d'avis

Lorsque les Français commencent à entendre parler de lui, c'est comme écrivain de roman policiers. Mais Battisti a déjà eu plusieurs vies. Durant les "années de plomb" italiennes, il est membre du groupe des Prolétaires armés pour le communisme (PAC) classé comme "terroriste" par la magistrature italienne. Arrêté en 1979, il s'évade en 1981 et, en 1993, il est condamné par contumace à la prison à perpétuité pour deux meurtres et deux complicités de meurtres. C'est le début de 40 ans de cavale.

En fuite, après un passage par le Mexique, Battisti arrive en France, où François Mitterrand s'est engagé à n'extrader aucun militant d'extrême-gauche renonçant à la lutte armée. Comme une centaine de militants italiens des années 1970, Battisti refait sa vie à Paris. Il devient gardien d'immeuble puis écrivain. En 2004, le gouvernement du président Jacques Chirac décide de mettre fin à la "jurisprudence Mitterrand" et d'extrader Battisti que l'Italie réclame. Malgré l'appui d'un collectif de personnalités de gauche, la justice rejette ses recours.

Il s'enfuit alors au Brésil sous une fausse identité. Après son arrestation sur place, le président brésilien Lula refuse son extradition en 2010, après une longue controverse politique et judiciaire. Mais en 2018, alors que Cesare Battisti a refait sa vie dans le pays, Michel Temer, le nouveau président, signe son acte d'extradition vers l'Italie. Il est interpellé l'année suivante tard à la frontière bolivienne, accusé de vouloir fuir et est enfin expulsé vers Rome. Après avoir reconnu ses crimes et déclaré avoir trompé les personnalités l’ayant soutenu, il est condamné à un emprisonnement à perpétuité.

Roman Polanski, toujours décrié, jamais extradé

Ghosn n'est évidemment pas le premier à fuir pour éviter un procès. En 1977, Roman Polanski quitte précipitamment les États-Unis pour éviter une lourde condamnation. Le cinéaste de 44 ans, inculpé pour avoir drogué et violé Samantha Geimer, 13 ans, plaide coupable, et est condamné à 90 jours de prison. Mais le juge se ravise quelque jours après, estimant la sentence insuffisante. Polanski s'envole alors pour Paris, le 31 janvier 1978, et la justice américaine délivre un mandat d'arrêt international.

Lors de ses voyages à l'étranger, les États-Unis tentent à plusieurs reprises de mettre la main sur Polanski. La France et la Pologne (il possède la double nationalité) refusent de l'extrader, alors que les polémiques se font de plus en plus vives sur les raisons qui lui ont valu sa condamnation.

Le 26 septembre 2009, il est arrêté lors du festival de Zurich. Il passe deux mois en prison, puis est assigné à résidence pendant huit mois dans son chalet à Gstaad. En juillet 2010, la Suisse rejette finalement la demande d'extradition. À l'automne 2014, il est interpellé à Varsovie. La Pologne refuse à son tour l'extradition et le cinéaste repart vers la France.

Le passage de la vague #MeToo remettra en lumière son passé judiciaire, souvent éclipsé par ses succès en matière de cinéma, et surtout mettra à la une quatre nouvelles accusations de viol remontant à 1972, 1973, 1975 et 1983.

Polanski a dû renoncer à présider les César en 2017, il est exclu de l'Académie des Oscars en 2018, mais le réalisateur, recherché par la justice depuis plus de 40 ans, est encore pour l'instant "bienvenu en France". Si son film J'accuse a connu une sortie mouvementée dans notre pays, il marche en salle (1,4 million d'entrées) et a reçu le Grand Prix du Jury à Venise. 

Le cinéaste espère probablement que la France ne changera pas d'avis le concernant, comme elle a changé de philosophie pour ce qui est du terrorisme.

Les fuites et extraditions en séries d'"Air Cocaïne"

C'est en mars 2013 que commence l'affaire dite "Air Cocaïne", lorsque quatre Français sont arrêtés en République dominicaine alors qu'ils s'apprêtent à décoller à bord d'un Falcon 50, chargé de 700 kg de cocaïne. Les quatre hommes passent 15 mois dans ce qu'ils décrivent comme un "enfer" carcéral, avant la fuite rocambolesque de deux d'entre eux, Bruno Odos et Pascal Fauret, les deux pilotes, vers la France. Le tribunal de Saint-Domingue, qui les a condamnés à 20 ans de prison après 10 heures de délibération, le 14 août 2015, les avait laissés en liberté jusqu'à la décision définitive, puisque leurs avocats avaient annoncé qu'ils faisaient appel.

C'est là qu'intervient Christophe Naudin. Ce spécialiste en "sûreté aérienne", qui faisait partie de leur comité de soutien et avait témoigné à leur procès, organise en octobre 2015 l'exfiltration des deux pilotes vers la France, au cours d'une opération montée par des "militaires et marins" et commanditée par le député européen Front national Aymeric Chauprade.

Selon leur avocat, "ils ont quitté le territoire d'un pays dont la justice n'existe pas. Ils ne cherchent pas à fuir la justice", une déclaration qui rappelle celle de l'entourage de Carlos Ghosn.

Les autorités dominicaines annoncent alors leur intention de lancer un mandat d'arrêt international contre Bruno Odos et Pascal Fauret. Un mandat auquel ils ajoutent les noms d'Aymeric Chauprade, Christophe Naudin et Pierre Malinowski, assistant parlementaire de Chauprade.

C'est alors au tour de Christophe Naudin de se faire arrêter par les autorités égyptiennes, alors qu'il séjourne dans le pays, et de se faire extrader vers la République dominicaine qui le condamne à cinq ans de prison. Il est transféré en France deux ans après. Hospitalisé, il est libéré le 12 mai 2018 pour raison de santé.

Les deux pilotes qui s'étaient enfuis ne seront pas extradés, car, comme le précise le porte-parole du gouvernement français, la France n'extrade pas ses ressortissants, mais ils sont placés en détention préventive. Ils seront jugés en 2019 et condamnés par la cour d'assises spéciale à six ans d'emprisonnement. Ils ont depuis fait appel.

Julian Assange, l'autre homme dont les États-Unis rêvent d'obtenir l'extradition

En février 2020, se tiendra à Londres une nouvelle audience d'extradition pour Julian Assange. Le fondateur de WikiLeaks est détenu dans l'attente de sa possible expulsion vers les États-Unis où il encourt une peine allant jusqu'à 175 ans d'emprisonnement, pour avoir publié des centaines de milliers de documents secrets américains sur le site de WikiLeaks. 

Le 21 août 2010, la justice suédoise annonce qu'elle suspecte Julian Assange de délits sexuels à l'encontre de deux femmes suédoises. Le 18 novembre le parquet suédois, après avoir abandonné les poursuites et avoir autorisé Assange à quitter le territoire, émet un mandat d'arrêt à des fins d'interrogatoire contre lui. Le 7 décembre 2010, alors que le fondateur de WikiLeaks se rend à une convocation judiciaire concernant cette affaire, il est arrêté par la police britannique, qui lui fait savoir son intention de l'extrader vers la Suède. Une semaine après, Assange bénéficie d'une mise en liberté surveillée et en profite pour se réfugier dans l'ambassade d'Équateur à Londres.

Quatre ans après, le 3 juillet 2015 Julian Assange adresse une "lettre au peuple français" publiée par Le Monde, où il demande au président de la République de "lui offrir la protection nécessaire". L'Élysée rejette la demande invoquant notamment l'existence d'un mandat d'arrêt européen.

En avril 2019, le nouveau président équatorien déchoit Assange de la nationalité équatorienne obtenue l’année précédente et met fin à son droit d'asile ; la police britannique est alors invitée à pénétrer dans l'ambassade équatorienne, où le fondateur de WikiLeaks a résidé durant presque sept ans tout en continuant de s'impliquer dans la politique américaine. Les États-Unis demandent immédiatement son extradition. En novembre 2019, le parquet suédois annonce classer sans suite l'enquête pour viol, faute d’avoir réuni les "preuves requises pour une condamnation".

Depuis, Assange attend la décision britannique en purgeant 50 semaines de prison pour avoir violé les conditions de sa liberté provisoire quand il s'était réfugié à l'ambassade.

Le Rapporteur de l'ONU sur la torture, Nils Melzer, a fait part de son inquiétude sur l'état de santé du cybermilitant, affirmant que "sa vie était désormais en danger". 

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