Il y aurait, depuis une dizaine d'années, le sentiment d'un décrochage réel vis-à-vis du bonheur chez les Français, fruit d'une méfiance constante qui les empêcherait de créer un sentiment de bien-être collectif. Non pas qu'ils soient malheureux, les Français nourrissent un drôle de paradoxe : le bonheur à la française

Pessimistes, défiants, rabat-joies : le bonheur à la française
Pessimistes, défiants, rabat-joies : le bonheur à la française © Getty / mikroman6

Invités de l'émission "Grand Bien Vous Fasse", les sociologues Rémy Oudghiri et Gaël Brulé expliquaient cette drôle de contradiction qui réside dans la conception que se font les Français du bien-être et du bonheur de manière générale. Souvent pessimistes, défiants, rabat-joies, passéistes, les Français ont tout simplement une drôle de façon d'exprimer leur bien-être. 

Les Français seraient plus heureux individuellement que collectivement 

Le sociologue Gaël Brulé introduit son propos en rappelant que toutes les enquêtes d'opinion menées chez l'Ifop montrent qu'une des particularités des Français est qu'à titre individuel, ils se disent satisfaits de leur vie, heureux mais dès qu'on les interroge sur le bien-être d'un point de vue collectif dans leur pays, ils deviennent souvent beaucoup plus négatifs que la plupart de leurs voisins. 

"Souvent, les deux sphères ne sont pas connectées : en réalité, on peut être de plus en plus heureux à titre individuel chez soi, dans sa famille, dans la sphère privée et être de plus en plus pessimiste collectivement, de considérer que le pays va dans le mur.  

Les Français revendiquent ce droit d'être finalement original, de ne pas respecter les règles. Le collectif oui, mais c'est quelque chose d'assez lointain dans la vie quotidienne donc on lui préfère le : "Je fais ce que je veux, c'est comme ça".

La défiance est une des caractéristiques fortes de la France vis-à-vis de toute forme d’autorité. On est défiant méthodiquement

Les Français seraient rabat-joies 

D'après les deux spécialistes, l'un des traits principaux de ce paradoxe du bonheur français laisserait penser que quand bien même les Français aspirent sincèrement au bien-être, ils se sentiraient empêchés par cette tendance qui fait que le pessimisme prendrait le dessus dans les conversations. 

En France, d'un côté, on a une demande populaire de plus en plus forte d'être heureux tant les gens demandent des outils pour l'être, et de l'autre côté, d'après Gaël Brulé, on a une sphère qui aurait plus tendance à regarder cela comme quelque chose de niais, voir parfois comme quelque chose de dangereux. 

À son tour, Rémy Oudghiri explique que "ce qui est difficile en France, c'est de dire qu'on est heureux publiquement. À titre d'exemple, il y a une scène assez typique en France qui est "la conversation de 'comptoir', surtout le matin quand les gens arrivent au travail et commencent à discuter ensemble : ils ont cette coutume de tout critiquer en laissant penser que tout semble aller mal, mais à la fin, ils sont très contents. Comme si, au fond, le pessimisme était un sujet de conversation". 

Les Français regarderaient trop vers le passé 

Ensuite à trop vouloir regarder en arrière pour y puiser leur source de bonheur, les Français auraient du mal, d'après les deux sociologues, à se projeter vers le futur, l'avenir. 

Pour Gaël Brulé, cet attachement au passé "se traduit par cette part des Français qui, quand on leur demande, préféreraient vivre dans une autre époque plus antérieure que celle d’aujourd’hui". En effet, d'après l'étude menée par le Cepremap Insee 2018 sur le rapport au passé, ils sont 70% à l’affirmer.

Cela démontre, d'après Rémy Oudghiri, "combien le lien avec notre patrimoine est très important : la France reste un pays où la règle des trois repas ou le fait de prendre le temps de manger à table représente par exemple le plus d'importance. Autant de traditions qui marquent une importance de la convivialité et traduit l'attachement au plaisir de vivre qui est vraiment une valeur française.

C'est le paradoxe de la France : on est des bons vivants mais très critiques et très attachés à la tradition

Mais alors que les Français semblent avoir souvent tendance à juger la situation présente à l'aune d'un passé plus ou moins fantasmé, ce culte du passé peut aussi avoir des effets néfastes qui assombrissent le bonheur. 

Gaël Brulé souligne que "plus on valorise le passé, plus le présent va avoir tendance à paraître fade en comparaison. Il faut bien des points de référence, certes mais les Français regardent vers le passé ce qu'ils espèrent dans le futur proche en se détachant des besoins de base. 

Forcément, si on romantise le passé, on va tirer vers le bas l'évaluation actuelle du bonheur en France. 

Et ne se tourneraient plus assez vers l'avenir

Rémy Oudghiri explique que "c'est la raison pour laquelle de plus en plus nombreux sont les ouvrages qui paraissent sur la psychologie positive car les Français veulent aussi combler cette peur du vide qui semble leur faire défaut, ils cherchent à redonner du sens à cet hédonisme bienheureux nécessaire pour penser l'avenir.

Dans "Petites mythologies du bonheur français" Gaël Brûlé parle de "phénomène de clôture" qui, selon lui, matérialise ce plaisir cantonné chez soi, cette trop grande séparation avec l'autre et avec le futur

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