"Devenir soi-même" ça ne semble pas si évident que cela quand on y pense. Quand, pour certains, il s'agit de trouver sa véritable nature grâce au développement personnel, d'autres estiment qu'il faut accepter sa nature imparfaite sans travail sur soi.

Le chat à l'œil du tigre
Le chat à l'œil du tigre © Getty / Eugen Wais / EyeEm

D'après les propos du sociologue Jean-François Dortier, la philosophe Laurence Devillairs et de Nicolas Marquis, docteur en sociologie, invités de l'émission Grand bien vous fasse

Devenir soi-même, qu'est-ce que cela signifie ?

Jean-François Dortier énonce deux manières d'être : 

  • Devenir ce que nous sommes, et donc cette version héroïque où chacun porterait, en soi, un lion qui ne demande qu'à être révélé ; 
  • Accepter que nous sommes tous des êtres faillibles, imparfaits. Accepter ce que l'on est sans se réaliser. 

Pour Laurence Devillairs, "devenir soi-même, c'est le pire qu'on puisse souhaiter à quelqu'un car le moi est précisément ce qu'il ne faut pas être : c'est un fantasme, une construction de l'amour propre. Le moi, c'est le moi du bavardage. Devenir soi-même, c'est devenir profondément ennuyeux". 

Être soi, c'est la grenouille qui veut être aussi grosse que le bœuf et qui se gonfle : tout petit, je veux être grand ; pas beau, je veux être beau ; pas aimable, je veux être aimé...

Nicolas Marquis affirme qu'il y a, en France, "l'idée que se réaliser soi-même peut constituer une menace et que le développement personnel, au contraire, joue avec l'idée que devenir soi-même, c'est d'abord enlever toutes les couches qui vous ont été imposées par la société".

"Devenir soi-même" grâce au développement personnel

Nicolas Marquis définit "le développement personnel comme une attitude qui sert à se demander ce que tel ou tel événement vécu révèle de soi-même. En quoi il nous permet d'apprendre quelque chose qu'on ne connaissait pas de nous-mêmes". 

On peut le comprendre comme une passion contemporaine 

Il ajoute que "le développement personnel prétend que chaque individu a, en lui, des ressources intérieures qu'il ne maîtrise pas encore mais qu'il est capable d'obtenir en travaillant sur lui-même. Il aide à résoudre des problèmes pratiques et permet de s'évaluer soi-même. Le véritable prestige provient du fait de parvenir à ne jamais abandonner, de transformer alchimiquement une expérience très négative en quelque chose de positif". 

Il y a un esprit français qui préfère la liberté à la réalisation de soi-même (Laurence Devillairs)

D'après Jean-François Dortier, "l'idée est de construire une psychologie qui repose sur une troisième voie, fondée sur l'idée de l'émancipation personnelle au sens où il ne s'agit pas de régler forcement des problèmes mais tout simplement de se réaliser soi-même, découvrir, analyser ses pensées, ses émotions, ses angoisses pour les distinguer de la réalité". 

Cela explose un certain moi unifié car il y a plusieurs moi en soi. 

Laurence Devillairs considère, de son côté, qu'il y a vraiment "cette valorisation de l'effort, l'idée que le négatif n'en est pas, qu'on est responsable de la vie que l'on mène. Une forme de passivité heureuse qui est d'accueillir en permanence et que le soi n'est pas intéressant, voire un rien vulgaire et que si on veut justement avoir, soi-même, de l'intérêt, c'est ailleurs que dans le soi qu'il faut aller".

Le développement personnel peut-il présenter des points négatifs ? 

Nicolas Marquis relève toutefois que "le problème de l'idée que chacun peut travailler sur lui-même, c'est de passer à l'idée que chacun doit faire obligatoirement quelque chose de lui-même. Cette passion contemporaine peut aussi peser lourd sur les épaules des individus qui ont à trouver leurs ressources personnelles. 

C'est le problème du "toujours mieux" : plus on veut s'en rapprocher plus cela finit par s'éloigner et disparaît car c'est un travail sans fin, source de stress d'où cette tension entre le bien et le mauvais. Il faut être toujours mieux. C'est pourquoi nombreux sont ceux qui favorisent "le bien-être" plutôt que "le mieux-être" : vivre non pas de grandes choses mais des choses plus intenses en se réalisant à partir des aspects les plus simples du quotidien". 

Laurence Devillairs évoque, de son côté "le retour d'un certain moralisme qui serait contraire au développement personnel : avec cette idée qu'il y a forcément un travail à fournir pour absolument devenir quelque chose, être heureux. On peut devenir, d'une certaine manière, des salariés de ce "mieux-être" qui se donne pour une émancipation.

Elle poursuit en estimant que n'avoir aucun projet de soi-même, et se dire qu'il faut vivre la vie qu'on doit vivre sans consolation préfabriquée, c'est aussi très humble plutôt que de vivre dans l'idée qu'il faille toujours faire quelque chose : la rencontre entre faire obligatoirement quelque chose de soi et de sa vie avec la peur qu'il n'y ait pas de consolation". 

À tel point, poursuit Nicolas Marquis, que "quand on est confronté à un problème dans la vie, cela semble naturel d'aller automatiquement chercher une solution : on est dans une société qui a du mal à voir les portes fermées devant elle. Cette idée qu'à quelque étape qui soit, il y a toujours quelque chose à faire pour arranger les choses sur soi-même. 

Être passif face à l'existence, c'est être porteur de sagesse car la plupart des éléments on ne les maîtrise pas. Passer de cet d'état d'enfant qui veut tout à un état où on se dit qu'on est porté par toute une série de choses".

🎧 ÉCOUTER - Devenir soi-même, pourquoi et comment ? (Grand bien vous fasse)

📖 LIRE - Laurence Devillairs, Un bonheur sans mesure (Albin Michel)

📖 LIRE - Nicolas Marquis, Le changement personnel (Sciences Humaines)

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