Dans "Grand Bien Vous Fasse", les psychiatres Laurent Karila et Fatma Bouvet ainsi que les patientes-expertes Virginie Hamonnais et Laurence Cottet ont interrogé les différentes raisons qui font qu'encore aujourd'hui, l'alcoolisme des femmes est un sujet insuffisamment considéré, au point d'être devenu tabou.

L’alcoolisme des femmes : Pourquoi est-il urgent de briser le tabou ?
L’alcoolisme des femmes : Pourquoi est-il urgent de briser le tabou ? © Getty / RuslanDashinsky

Bien qu'il n'existe que peu de données sur le nombre de femmes atteintes de la maladie alcoolique, les quatre invités estiment qu'il est plus que nécessaire de lever le tabou face à ce sujet de santé public : comprendre toutes ces femmes qui plongent chaque jour dans l'alcool ; le processus qui les fait sombrer dans cette pathologie ; les conséquences sanitaires. Voici quels sont, d'après eux, les enjeux et les différents moyens pour briser ce tabou

Des codes de société qui nourrissent le tabou

Pour Fatma Bouvet de la Maisonneuve, il est essentiel de bien prendre conscience que "le tabou et l'aspect moral qu'entretient l'imaginaire collectif sont un danger de santé publique. Il faut véritablement insister là-dessus, dit-elle, car les spécificités féminines des troubles mentaux sont tabous. La honte empêche les patientes de consulter. 

Les complications sur le sujet s'installent en France, on n'a pas encore suffisamment parlé de la spécificité féminine des troubles psychiques

Ce tabou-là est produit par le jugement moral qui fait que les femmes s'enlisent dans les complications psychiques et sociales

Les codes sociaux sont des codes masculins : une femme doit bien se tenir. Quand un homme boit, c'est un mec sympa, bon vivant, tandis qu'une femme qui boit ça commence déjà à être un peu une pochetronne.

Il y a une dimension sexuelle qui est immédiatement attribuée à la femme, et qui dit "désinhibition" dit forcément "désinhibition sexuelle" qui, dans notre société, a une signification particulièrement lourde. C'est ce qui empêche évidemment les femmes d'en parler, y compris avec leur médecin traitant qu'elles connaissent depuis très longtemps"

Les raisons les plus fréquentes de l'alcoolisme féminin

Fatma Bouvet de la Maisonneuve énumère les facteurs de risques qui conduisent trop souvent une femme à se réfugier dans l'alcool : "C'est en général une femme qui a des antécédents familiaux, de dépression, d'anxiété, de maladie alcoolique. Ce sont des femmes qui, elles-mêmes, ont été dépressives ou ont présenté un trouble anxieux. 

Ensuite, il y a des facteurs de vulnérabilité environnementaux comme la charge de travail, la charge domestique, le cumul des responsabilités

Ce sont des femmes qui ont vécu des traumatismes lorsqu'elles étaient petites : violences et abus sexuels sont souvent les premiers éléments de complication futurs quant à l'addiction et la consommation d'alcool. 

Ce sont des femmes qui ont sûrement eu des troubles du comportement alimentaire

On ne fait pas non plus suffisamment de lien entre la maladie alcoolique et l'intimité des femmes qui n'ont plus de désir sexuel, qui vous disent ne plus avoir confiance en elles. Certaines sont tellement timides qu'elles ont besoin de désinhibition pour aller vers un homme ou pour aller vers l'autre en général. 

Ce sont des femmes qui n'aiment plus leur corps

La maladie alcoolique, c'est un condensé de toutes ces problématiques féminines

Briser le tabou en milieu médical...

Alors que toutes les addictions demandent une prise en charge et une attention toute particulière, les quatre invité.e.s insistent sur l'importance de la reconsidération du traitement des femmes alcooliques, en particulier dans le milieu médical lui-même qui présente lui aussi ses faiblesses. 

Fatma Bouvet de la Maisonneuve met l'accent sur l'idée que "souvent un médecin n'hésite pas à demander si une femme à un problème avec le tabac. Par contre il arrive très souvent qu'il ou elle ait honte dès lors qu'il s'agit de l'alcool.

Parce qu'on a honte, on ne veut pas s'immiscer dans l'intimité de la femme, mais au final on n'arrange rien du tout

En plus de poser systématiquement la question de l'alcool, il faut y joindre simultanément une question interrogeant une éventuelle agression, violence sexuelle. Car les femmes qui boivent sont souvent violentées par leurs maris, déposent plainte mais ne sont pas prises en compte car considérées comme ivres...

Les médecins doivent toujours interroger l'anxiété sociale. Ça fait partie de l'élément tabou mais, une fois exprimée, c'est tout un château de cartes qui tombe

... pour pouvoir briser le tabou soi-même en tant que femme alcoolique 

Selon le docteur Fatma Bouvet de la Maisonneuve, c'est parce qu'aucun jugement moral n'aura été fait par le médecin et que celui-ci aura signifié à la patiente qu'il s'agit d'une maladie qu'elle se sentira énormément soulagée. "Dans mon cas, en consultation, elles se sentent déchargées de 50 % de leur culpabilité lorsqu'elles prennent conscience de cela".

Laurent Karila renchérit : "en addictologie, il n'y a pas de jugement à avoir, il faut être empathique, avoir une bonne alliance thérapeutique pour que la patiente s'affranchisse de toute honte personnelle".

De même, pour Virginie Hamonnais : "c'est vraiment la clé pour sortir du déni et faire comprendre à la personne qu'elle a un problème avec l'alcool. Une fois arrivé à cette étape, c'est déjà une bonne partie du chemin qui est parcourue".

"C'est parce qu'on ose aborder l'intime", ajoute Laurence Cottet, "qu'on ose en parler avec la patiente que cette dernière finit par s'en sortir. C'est souvent une violence profonde qu'on a enfouie au fond de nous et qui ressort enfin comme un immense soulagement. Sauf que jusque-là c'était l'alcool qui nous aidait à supporter cela...

Raison pour laquelle on a besoin de soignants qui nous mettent vraiment à l'aise pour bannir cette honte d'être alcoolique

"C'est peut-être", poursuit-elle, "le message le plus fort à retenir. On se sent bien souvent honteuses d'être tombées aussi bas que c'est là-dessus qu'il faut travailler. Le maître mot qui a été pour moi le déclic, c'est le jour où le médecin m'a dit que j'étais malade".

À ce moment-là, vous n'êtes plus jugée d'un point de vue strictement moral, mais sur un plan médical : c'est là que vous commencez sérieusement à vous en remettre au médecin pour vous faire soigner

"Il faut vraiment avoir l'humilité de demander de l'aide. Et on s'en sortira". 

Aller plus loin

🎧 RÉÉCOUTER - L'alcoolisme des femmes, "Grand Bien Vous Fasse", par Ali Rebeihi

📖 LIRE - Bibliographie émission 

  • Laurent Karila, L’alcoolisme au féminin (éditions Leduc’s)
  • Fatma Bouvet de la Maisonneuve, Les femmes et l’alcool (éditions Odile Jacob)
  • Virginie Hamonnais, Noyée dans l’alcool (éditions Max Milo)
  • Laurence Cottet, Non, j’ai arrêté ! (éditions Inter) et le Petit guide pour réussir son mois sobre (éditions Dunod)
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