Il y a dix ans, Boko Haram, secte du nord du Nigeria entrait en insurrection contre l'État jugé corrompu et perverti par les valeurs occidentales. Attentats, enlèvements, kidnapping des lycéennes de Chibok.... Retour sur une décennie de sang avec le chercheur Corentin Cohen.

Opération de l'armée nigériane contre un camp de Boko Haram, au Nigéria en mars 2016
Opération de l'armée nigériane contre un camp de Boko Haram, au Nigéria en mars 2016 © AFP / STRINGER / ANADOLU AGENC

En juillet 2009, Boko Haram, un petit groupe salafiste implanté dans l'état de Borno, au nord du Nigéria, entrait en révolte ouverte contre l'État central, coupable à ses yeux d'injustice, de corruption, d'inégalités, et d'avoir trahi les valeurs traditionnelles au profit du consumérisme et des valeurs occidentales. Dans cette zone, délaissée par l'État, les revendications du groupe trouvent un écho parmi la population abandonnée par les pouvoirs publics. Le 30 juillet, la mort de son fondateur, le charismatique Muhamed Yusuf, abattu par la police, marque la bascule vers le djihadisme. Boko Haram, dont le nom signifie "l'éducation occidentale est un péché" séduit la jeunesse désœuvrée, en rupture avec Abuja, la capitale. Prônant un islam radical, multipliant pillages et enlèvements, le groupe est devenu un des plus puissants d’Afrique de l’Ouest, essaimant son combat au-delà du Nigéria sur l’ensemble des pays du lac Tchad, au carrefour du Niger, du Tchad et du Cameroun.  Depuis 2009 l'insurrection a fait au moins 27.000 morts et plus de deux millions de déplacés.  Retour sur une décennie sanglante avec Corentin Cohen, chercheur à l'université d'Oxford.

Un mouvement toujours puissant, mais coupé en deux

"Depuis le début de l’insurrection il y a dix ans, Boko Haram a connu de nombreuses évolutions, passant de la clandestinité jusqu’à contrôler une grande part du Nigeria, avant de se diviser en 2016, après avoir fait allégeance au groupe État Islamique. Ce dernier a en effet a écarté Abubakar Shekau, (successeur du charismatique fondateur du mouvement Muhamed Yusuf, et devenu depuis le chef du "canal historique") au profit du fils de Muhamed Yusuf, Abu Musab el Barnawi, qui a pris la tête de l’ISWAP (État Islamique en Afrique de l’Ouest), avant d'être à son tour remplacé cette année. 

Le canal historique et l’ISWAP (aujourd’hui majoritaire) ont deux approches très différentes. Le premier considère les populations qui vivent dans les zones du gouvernement comme coupables de soutenir l’état nigérian. Cela justifie à ses yeux de commettre un certain nombre d’exactions. Il mène des attaques de prédations, pille et cible autant les civils que l'armée ou les institutions de l'État." 

Abdoulaye et son frère Moussa, anciens combattants de Boko Haram, au Tchad, février 2019.
Abdoulaye et son frère Moussa, anciens combattants de Boko Haram, au Tchad, février 2019. © Radio France / Claude Guibal / Radio France

L’ISWAP privilégie une autre stratégie. Il a mis en place un système de taxation et de justice, certes fragile et embryonnaire, qui lui assure une forme de soutien d’une partie de la population. Il focalise ses attaques sur la captation des ressources et les positions militaires ou sécuritaires, ce qui lui permet de récupérer des armements. Il évite de tenir trop longtemps les mêmes positions pour éviter les bombardements et reste en mouvement permanent afin de mener des attaques qui forcent l’armée à multiplier les points de confrontation, qui ensuite, la débordent."

L'état nigérian : une responsabilité lourde dans l’évolution de Boko Haram 

"L’état d’urgence, mis en place dès le lancement de l’insurrection en 2009, a permis à l'armée de commettre des nombreux abus, des exécutions extra-judiciaires, des emprisonnements de personnes pendant des années sans jugement. L’État n’a pas suffisamment pris en compte la nécessité de gagner le soutien des populations. D’autant que l’armée est largement perçue comme corrompue. En témoigne le cas de ce responsable des services secrets nigérians, en jugement pour avoir détourné un milliard de dollars de contrat d'armement passés au profit de l'armée. 

Cette armée vit en partie sur l’économie du conflit,  puisqu'elle bénéficie d'une partie des rentes des contrats d’armement. Elle a été aussi plusieurs fois accusée de détourner une partie de l'aide humanitaire. Elle a donc peu d’intérêt à voir la situation changer."

Vers un risque de jonction avec les autres mouvements djihadistes en Afrique de l’ouest ? 

"Des vidéos ont été récemment publiées sous une bannière commune à certains de ces groupes. Mais s’il y a eu des contacts ou des circulations historiques de certains combattants, les stratégies et logiques d’implantation de ces groupes sont différentes : l’État islamique en Afrique de l’ouest, lié à Boko Haram, veut maintenir sa zone d’influence sur le lac Tchad (aux frontières de quatre pays, le Tchad, le Nigeria, le Niger et le Cameroun) et paralyser l’espace pour éviter que l’armée ne s’approche de son sanctuaire." 

Les îles du lac Tchad, à la frontière du Nigéria et du Tchad, refuge pour les combattants de Boko Haram.
Les îles du lac Tchad, à la frontière du Nigéria et du Tchad, refuge pour les combattants de Boko Haram. © Radio France / Claude Guibal / Radio France

"L’Etat Islamique au Grand Sahara (EIGS)  se déporte lui de plus en plus du Mali vers le Niger et le Burkina Faso. Il cherche à se nourrir davantage des conflits existants, des luttes agraires autour des ressources comme l'eau et l'accès à certains couloirs de circulation pour recruter des combattants. 

La majorité des chercheurs estime qu’il est exagéré de parler de liens opérationnels mais davantage d’une construction médiatique, qui tient à l'affiliation au label de l'État islamique, mais qui recoupe entre la Libye, le Niger ou le Nigeria des zones et des réalités très différentes."

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