Sa stratégie face à l’épidémie de coronavirus au Brésil inquiète, effraie ou scandalise ses détracteurs et désormais une partie de ses alliés. Johnson, Trump ont fini par se résigner à imposer le confinement mais Jaïr Bolsonaro est l'un des derniers chefs d'État populistes à rejeter cette solution.

Le président brésilien Jaïr Bolsonaro
Le président brésilien Jaïr Bolsonaro © AFP / EVARISTO SA

Depuis l’apparition du premier cas de coronavirus, officiellement le 25 février à Sao Paulo, le leader brésilien d’extrême droite n'a cessé de minimiser ce qu'il considérait alors comme une "petite grippe", encourageant même les Brésiliens à se rendre sur leur lieu de travail, pour sauver une économie à l'arrêt depuis cinq ans. Pourtant, dans son discours réalisé dans la nuit de lundi à mardi, le président brésilien a enfin admis que l'épidémie de Covid-19 constitue "le plus grand défi" posé à sa génération, tout en maintenant que la lutte contre la pandémie ne devait pas nuire à l'économie.

"Le Brésil a beaucoup progressé ces quinze derniers mois (depuis son arrivée au pouvoir, ndlr) mais à présent nous sommes face au plus grand défi de notre génération", a reconnu le président d'extrême droite, lors d'une allocution solennelle.

Pour autant, Jair Bolsonaro n'a cessé de fustiger les mesures de confinement prises dans le monde et par la majorité des Etats brésiliens, leur opposant la nécessité de préserver l'économie et l'emploi.

"L'effet collatéral des mesures prises pour combattre le coronavirus ne peut pas être pire que la maladie elle-même"

"On n’arrête pas une usine de voitures parce qu’il y a des morts sur la route", expliquait-il ces derniers jours lors d'une de ses balades quotidiennes à Brasilia. La moitié de la planète est confinée, Bolsonaro, lui, veut garder le contact et préfère la politique à la gestion sanitaire.

Survie politique contre urgence sanitaire

"On va tous mourir un jour, mon rôle est de prendre des risques, pour le meilleur et pour le pire" : voici le genre déclarations que Jaïr Bolsonaro lance à la cantonade lors de ses promenades et diffuse ensuite, ou plutôt diffusait, chaque jour sur ses réseaux sociaux. Mais tour à tour, Twitter, Instagram et Facebook viennent de supprimer certaines de ses publications. Une juge fédérale brésilienne a également suspendu la campagne du gouvernement "Le Brésil ne peut pas s'arrêter", campagne très coûteuse qui estimait "hystériques" les mesures de confinement prises ailleurs dans le monde.

Bolsonaro n'agit pas seul, son noyau dur de fidèles l'accompagne, explique l'universitaire Maud Chirio, spécialiste de l'extrême droite brésilienne : "Ses nombreux soutiens économiques ont financé sa campagne de lutte contre la quarantaine. Il est également appuyé par une partie des pasteurs évangéliques qui ne veulent pas fermer leurs temples. Ces multinationales font beaucoup d'argent et voient dans l'extrême traumatisme humain, en cas d'épidémie ravageuse, une source d'afflux de nouveaux fidèles."

Aux expertises des scientifiques du monde entier, Bolsonaro oppose ses analyses personnelles : "Les Brésiliens sont immunisés, ici on voit des gamins plonger toute la journée dans des eaux usées sans tomber malades".

Pour Carlos Milani, politologue à l'Université d'État de Rio de Janeiro, le leader brésilien d'extrême droite tente d'imposer une lecture "négationniste" à cette crise du coronavirus "comme il le fait avec le climat, le genre, l'histoire de la dictature brésilienne, il conteste les travaux des experts. Ça galvanise sa base électorale qui, encore, continue de l'applaudir". Le 23 mars, 56% de ses électeurs se disaient satisfaits de l'action de Jaïr Bolsonaro dans une enquête d'opinion publiée par l'institut Datafolha.

Une doctrine : "Seuls les forts survivront"

L'alerte a été lancée, le 23 mars, par Paulo Buss, médecin pédiatre à la Fondation Oswaldo Cruz (Fiocruz) de Rio de Janeiro : "L’ironie, c’est que cette maladie a été amenée au Brésil par avion, par les riches, mais c’est chez les pauvres qu’elle va exploser". Les préoccupations se portent, au Brésil, sur certaines catégories de personnes : les habitants des favelas et les peuples autochtones, des citoyens qui sont loin d'être une priorité pour Jaïr Bolsonaro.

Depuis toujours, le principe de la "sélection naturelle", comme régulation sociale, est une conviction de l'ancien capitaine de l'armée de terre brésilienne devenu président. Cette pandémie fait resurgir chez lui cette vision sélective de la société affirme Maud Chirio : "Selon lui, il faut être de ceux qui vont survivre. 

"C'est une pensée vraiment fasciste, celle d'une société où non seulement l'État n'a pas à protéger les plus faibles, mais les plus faibles ne méritent pas d'être protégés" 

"Bolsonaro est médiocre intellectuellement, c'est quelqu'un qui ne théorise pas sa pensée mais il en est néanmoins porteur de cette idée selon laquelle les plus faibles mourront. Et évidemment, on le sait, les plus faibles au Brésil, qui n'ont pas accès à un système de santé privé, qui n'ont pas accès à des mutuelles de santé qui leur permettraient ne serait-ce que d'être diagnostiqués ou pris en charge par un médecin, ce sont les pauvres, les noirs, les habitants des périphéries, déjà considérés par Bolsonaro, d'un point de vue socio-économique, comme trop faibles pour ce monde." 

L'obscurantisme du chef de l'État brésilien a toutefois conduit quelques uns de ses alliés à prendre leur distance et à ne pas suivre les recommandations du président. Les gouverneurs de Rio (Wilson José Witzel), de Sao Paulo (Joao Doria), de Goias (Ronaldo Caiado) ont tous les trois imposé des mesures drastiques de confinement.

Des désaccords de plus en plus visibles 

Le nombre de cas de Covid-19, identifiés mardi 31 mars à 10h, se montaient à 4 661 personnes et 166 morts. Un bilan encore loin d'être aussi alarmant qu'en Europe ou aux États-Unis. 

Mais plus l'épidémie progresse, moins le président du Brésil parvient à masquer les désaccords. Certains personnages clés dans cette crise du coronavirus le défient publiquement. Après une violente prise de bec, ce week-end, sur la gestion de la crise sanitaire, Luiz Henrique Mandetta, ministre de la santé, décidait d'alerter l'opinion dans une interview au quotidien Estadao : "Le Brésil est-il prêt au pire, sommes-nous prêts à voir des camions militaires évacuant des corps en direct à la télévision et sur internet ?"

Un autre personnage important, le général d'armée Hamilton Mourao, prend lui aussi ses distances avec Jaïr Bolsonaro, il appelle à la mobilisation de tous dans les pages du quotidien Folha de Sao Paulo : "Ce virus est sérieux" ce n’est pas une "petite grippe" déclare-t-il.   

La confusion politique provoquée par le chef de l'État a, sans doute, brouillé la coordination entre les États de la république fédérale brésilienne appréhende Carlos Milani : "Le pays a besoin d'une véritable action collective, et l'on peut s'interroger sur la capacité des États à collaborer entre eux". À l'intérieur même de certains États, un inconséquent bras de fer politique sur fond de coronavirus fait rage. À Rio, le gouverneur Wilson J. Witzel (militant pro armée élu grâce à Bolsonaro) a dû casser, par décret, la décision du maire Marcelo Crivella (évangélique proche de Bolsonaro) de rouvrir les commerces.  

Tous les soirs dans certains quartiers des mégapoles brésiliennes, les applaudissements aux fenêtres de 20h, à la base par solidarité avec le personnel soignant, prennent la forme d'une contestation contre la politique "criminelle" du chef de l'État. Sur les réseaux sociaux le #BolsonaroGenocida est apparu.

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