Une semaine après le choc du meurtre d'un adolescent et de quatre blessés graves par balles dans une fusillade dans le quartier des Aubiers, le 2 janvier dernier à Bordeaux, les forces de l'ordre quadrillent en permanence les quartiers du nord de la ville pour éviter de nouvelles représailles.

Le quartier des Aubiers, à Bordeaux, théâtre de violences croissantes depuis plusieurs jours
Le quartier des Aubiers, à Bordeaux, théâtre de violences croissantes depuis plusieurs jours © AFP / thibaud MORITZ

C’était dans la nuit de samedi à dimanche dernier : trois hommes sortent d’une Clio noire dans le quartier des Aubiers, dans le nord de la capitale girondine. Ils ouvrent le feu à l’arme semi-automatique sur un groupe d’adolescents présents sur la principale place de cet ensemble de barres d’immeubles qui abritent plus de 4 000 habitants. Un lycéen est tué, quatre autres sont grièvement blessés. 

Vendredi, quatre suspects ont été mis en examen et écroués pour meurtre en bande organisée. Une information judiciaire a été ouverte, les enquêteurs ont accumulé plusieurs indices graves et concordants grâce notamment à l’examen de la téléphonie et de la voiture, retrouvée calcinée mardi à 20 kilomètres au nord de Bordeaux.  

Les deux caméras de vidéo-protection étaient hors service

Les enquêteurs de la brigade criminelle disposent d’images filmées par des témoins de la fusillade mais en revanche, ils n’ont aucune image de vidéo-protection dans ce quartier des Aubiers. Les deux caméras installées ont été détruites par les trafiquants de drogue il y a plus d’un an, "_ l’après-midi même de leur installation_" confie une source policière qui connait bien le quartier. L’une de ces caméras aurait pourtant été très utile aux enquêteurs de la police judiciaire. Elle était située juste au-dessus de la scène de crime, là où Lionel, un adolescent de 16 ans, a été frappé mortellement par deux balles de 9mm.

Interrogé sur cette question de la vidéo-surveillance  Amine Smihi, l’adjoint à la tranquillité publique de la ville de Bordeaux, répond : "On va les remplacer, oui, mais on a tous les images en tête de Besançon avec des caméras détruites au bulldozer, c’est compliqué". L’élu, professeur de mathématiques, ancien proviseur adjoint d’un lycée d’Aubervilliers en Seine-Saint-Denis, connaît  bien l’intérêt de la vidéo-surveillance, ses coûts… mais aussi ses limites : "_ Il n’y a pas chez nous de problème idéologique sur les caméras mais on ne veut pas d’une dérive de milliers de caméras partout et tout le temps comme dans certaines villes du sud-est_ ". 

Ce sujet fera partie du diagnostic local de sécurité lancé par la nouvelle majorité bordelaise et son maire, l’écologiste Pierre Hurmic. Le patron de la police nationale en Gironde pour la sécurité publique Patrick Mairesse a déjà proposé ses services, ou plutôt l’expertise de ses services et la sienne à différents élus de l’agglomération bordelaise : "J’ai travaillé dans plusieurs départements, notamment en Isère et à Grenoble par exemple  - avec l’actuel maire écologiste Eric Piolle -, on a pu installer durablement des caméras de vidéo protection dans des quartiers sensibles et elles ont tenu". "_ Il y a une réflexion_, poursuit le chef de la sureté girondine, _à avoir sur leur usage et donc le type de caméras à installer, le lieu aussi pour éviter qu’elles soient attaquées, qu’un mat ou un poteau soit scié. Mais si on veut, on peut faire…_".

Patrick Mairesse conseille aux communes de l’agglomération bordelaise d’organiser, en quelque sorte, un circuit parallèle de vidéo-protection ; un transfert d’images en temps réel vers le PC de la direction départementale de la police nationale, "qui fonctionne en H24 et 7/7 ", qui serait efficace notamment la nuit pour mieux poursuivre des malfaiteurs, les rixes, les incendies et qui permettrait d’ajuster au mieux le type d’action à engager. "On est nous-mêmes en train de se redéployer, de revoir nos horaires de présence sur le terrain, on espère que les municipalités vont s’adapter également à ce qui se passe en terme de violence urbaine et de délinquance". 

Bordeaux, depuis deux ans, a partagé toutes les problématiques des grandes villes françaises en terme de sécurité : les manifestations des "gilets jaunes", le phénomène des MNA (des mineurs non accompagnés originaires du Maghreb, qui seraient encore 80 à 150 dans l’agglomération bordelaise), les marginaux qui ont massivement occupé certains espaces publics lors du premier confinement, et puis l’augmentation des trafics de drogue avec l’arrivée d’une nouvelle population urbaine aisée et jeune ces dernières années à Bordeaux. 

Il ne manquait plus que la case des violences urbaines pour ressembler à la plupart des grandes métropoles françaises  ? C’est chose faite après ce réveillon du 31 décembre 2020, quand les gendarmes mobiles ont dû tirer plus de 350 grandes lacrymogènes dans le quartier des Aubiers, pendant que des CRS étaient pris à partie avec les pompiers sur plusieurs communes de la rive droite comme à Cenon et Lormont. Puis est survenue la fusillade du samedi 2 janvier. Une fusillade dite "à l’aveugle".  

Le nouveau monsieur "sécurité" de la mairie de Bordeaux et le patron de la sécurité publique départementale partagent cette même analyse : on assiste à un phénomène de rixes inter-quartiers qui remonte, selon les associations des quartiers, à un peu plus de deux ans. Au départ, une rivalité classique entre rappeurs des deux quartiers. Puis l’un d’eux, originaire de Marseille, a gagné un concours organisé par Skyrock, avec un clip où les figurants des Aubiers jouaient à brasser du cash lors de rodéos en scooters et moto cross, brandissant des armes "factices".    

"On a vu des bastons à plus de 30 ados dans chaque camp, confie un policier de terrain, il y avait des battes de baseball, quelques couteaux mais rien de plus. Mais là au moins, ça nous laissait le temps d’intervenir et de disperser tout le monde avant qu’il y ait un crâne défoncé et un mort".   

Ces derniers mois, Amine Smihi, la procureure et les policiers des services concernés redoutaient de nouvelles expéditions punitives : "on craignait tous un tel drame ". Selon nos informations, la police judiciaire bordelaise récupérait tous les dix jours en moyenne une affaire de vendetta, et récemment avec des tirs d’arme à feu. Un adolescent du quartier de Chantecrit a failli mourir le mois dernier après avoir reçu deux balles, alors qu’il n’avait rien à voir avec les trafics de drogue du quartier.  

Les quatre suspects mis en examen et écroués dans la nuit de jeudi à vendredi dernier (et qui n’ont pas d’antécédents d’affaires de stups), ceux qui sont soupçonnés d’avoir été régler leur compte à la cité des Aubiers par cette fusillade mertrière, sont justement originaires de ce quartier de Chantecrit… 

Cet été, il y avait très peu de patrouilles de police aux Aubiers 

Le directeur départemental de la sécurité publique Patrick Mairesse, dans un entretien accordé à France Inter et à l’Agence France Presse (AFP) reconnaît qu’entre les week-ends de confrontations parfois très dures avec les "gilets jaunes" et l’extrême-gauche depuis deux ans et l’explosion de la délinquance itinérante de cet été notamment dans le quartier central de Saint-Michel (vols à l’arrachée, agressions violentes), il ne restait plus grand monde pour aller patrouiller. Les  policiers de terrain qui n’étaient pas en vacances, en récupération d’heures supplémentaires ou "au tapis" (une cinquantaine d’agents blessés au total ces 24 derniers mois selon certaines sources syndicales), se sont surtout concentrés sur les interventions de police secours et les interventions dans le centre-ville de l‘agglomération.   

Des CRS en renfort, mais pour combien de temps ?  

Les signaux d’alerte déclenchés cet été avaient entraîné malgré tout l’envoi d’une demie compagnie de CRS déployée dans le quartier central de Saint Michel pour la surveillance. Un escadron de gendarme mobile avait été déployé pour la surveillance du couvre-feu lors du réveillon  de la Saint-Sylvestre. Mais la CRS 52 (basée à Sancerre) que nous avons croisé jeudi soir à 200 mètres du lieu de la fusillade aux Aubiers partage ses missions actuelles entre Nantes et Bordeaux. " C’est malheureusement, nous le craignons, du court terme", explique Yannick Aguillar, le délégué régional CRS adjoint UNSA police dans le sud-ouest. "Bordeaux est quasiment la seule grande métropole française à ne pas avoir une compagnie républicaine de sécurité à demeure en permanence  ! Au vu de l’évolution démographique de la ville, de ce que l’on constate en matière de violence urbaine, c’est totalement incompréhensible".       

CRS et patrouilles de police, cette semaine dans le quartier des Aubiers, à Bordeaux
CRS et patrouilles de police, cette semaine dans le quartier des Aubiers, à Bordeaux © Radio France / Emmanuel Leclere

La situation n’est pas encore comparable à ce qui se passe à Marseille ou encore Toulouse avec des règlements de compte, des assassinats ciblés, liés directement aux trafics de drogue, mais plusieurs des policiers que nous avons pu rencontrer estiment qu’il faut aller plus loin encore. Le fait que l’on soit passé des armes blanches à des armes létales montre que la situation est en train de dériver, selon une de ces sources policières. 

La déléguée nationale d’un syndicat d’officiers qui a vécu à Bordeaux durant ses années étudiantes estime qu’il faut absolument frapper fort et surtout très vite avec de la prévention massive de la délinquance et des enquêtes pour neutraliser l’émergence d’une nouvelle génération de caïds.   

La police municipale à Bordeaux va doubler ses effectifs  

Du côté de la mairie dirigée par l'écologiste Pierre Hurmic, on rappelle que la précédente majorité n’avait pas mis la police municipale dans ses priorités et encore moins dans les quartiers populaires. "Si je veux avoir le taux moyen de policiers municipaux par habitant de la plupart des grandes villes de même caractéristique, il faut que je double mes effectifs sur le mandat", confie Amine Smihi. "Et on a déjà commencé à recruter _".   

"On veut assumer notre part sur la prévention de la délinquance comme sur la tranquillité publique au sens large en traitant le social et la sécurité… mais quelle prévention peut-on faire vraiment quand les acteurs socio-éducatifs, de l’éducation, du sport et de la culture ne peuvent plus se déployer comme ils le souhaiteraient depuis 10 mois à cause de la crise sanitaire ?".