Le réalisateur oscarisé Bryan Fogel livre un documentaire implacable aux allures de thriller sur la mort de Jamal Khashoggi. Le journaliste et opposant saoudien a été tué en 2018 dans le consulat d'Arabie Saoudite d'Istanbul, sur ordre, selon un rapport de la CIA, du prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman.

Le 2 octobre 2020,  les proches de Jamal Khashoggi manifestent devant la Turquie pour le second anniversaire de sa mort.
Le 2 octobre 2020, les proches de Jamal Khashoggi manifestent devant la Turquie pour le second anniversaire de sa mort. © AFP / Ozan Koze

Le réalisateur Bryan Fogel livre "The Dissident", un documentaire implacable aux allures de thriller sur la mort du journaliste et opposant saoudien Jamal Khashoggi, tué et démembré dans le consulat d'Arabie Saoudite en 2018 sur ordre, selon un rapport récemment déclassé de la CIA, du prince héritier Mohamed Ben Salman. Refusé par de grandes plateformes de diffusion - effrayées par d'éventuelles représailles saoudiennes, selon son réalisateur - le film sort en vidéo à la demande le 15 mars. Claude Guibal a rencontré Bryan Fogel, Oscar du meilleur documentaire en 2018 pour "Icare". 

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FRANCE INTER : Pourquoi avez-vous décidé de traiter de ce sujet ? 

BRYAN FOGEL : "Quand les médias ont commencé à parler de la disparition de Jamal Khashoggi, cet homme dont je ne connaissais rien, dans ce consulat à Istanbul, puis de son meurtre, j'ai été immédiatement happé par cette histoire. J'y ai vu une injustice spectaculaire. J'ai commencé à me renseigner sur cet homme. Et j'ai été frappé par ce que j'ai trouvé. Il se trouve que dans les pays occidentaux, les lobbyistes saoudiens et leurs officines de propagande ont cherché à dépeindre Jamal Khashoggi comme un Frère musulman, un partisan du Groupe État islamique, un ami de Ben Laden. Donald Trump lui-même a repris cette narration en commentant la mort de Jamal Khashoggi sur le ton : 'Je ne connais pas ce type, mais d'après ce que j'ai entendu, c'est pas un gentil.'

En parallèle, je lisais ses articles dans le Washington Post, je regardais les vidéos de ses conférences, ses interventions à la télévision. Plus j’interrogeais les gens à son propos, plus je remontais le cours de sa vie et plus je voyais qu’il s’agissait en fait de quelqu’un qui n’avait rien de radical, au contraire ! Un modéré, qui aimait son pays et voulait le rendre meilleur. Tout ce qu'il promouvait, je pense que tout occidental pouvait le partager avec lui. 

"Ce qui posait problème, c'est qu'il a dénoncé  l’image mensongère qu'on avait du prince héritier d'Arabie Saoudite."

Est-ce cela qui a fait de Jamal Khashoggi une cible à abattre, selon vous ?

"Jamal Khashoggi, qui a longtemps été identifié comme proche du régime, avait vu que ce jeune prince abusait de ses pouvoirs et tentait de camoufler cela en se présentant comme un leader mondial. C'est toute la cruelle ironie de cette histoire. Mohamed Ben Salman est un homme qui a à la fois grandi avec les réseaux sociaux, avec toute la technologie possible et tout cet argent qui lui permet d'avoir ce qu'il veut quand il veut. Et en même temps, il a conscience du pouvoir de l'argent, et il est conscient du pouvoir qu’il a. Il s'habillait comme nous quand il venait en Occident, etc. Mais derrière le rideau, la réalité des choses, c’était la répression, l'oppression, les décapitations, la prison pour tous ceux qui se mettaient sur son chemin ou qui essayaient de ternir sa réputation." 

Vous dévoilez un document exclusif, la transcription glaçante de l'enregistrement de la mort de Jamal Khashoggi, qui vous a été fournie par les autorités turques.

"Il m'a fallu un an avant que les Turcs me donnent leur accord et me donnent l’intégralité des transcriptions des enregistrements réalisés dans le consulat d'Arabie Saoudite à Istanbul au moment de la mort de Jamal Khashoggi. Ce n’est pas pour autant que mon film est un blanc-seing pour la Turquie, on pourrait dire beaucoup de choses bien sûr sur l'état des droits de l'homme et la liberté de la presse. Dans 'The Dissident', je me suis uniquement concentré sur ce crime, c’est cela que je voulais traiter. Et dans ce contexte-là, il se trouve que les Turcs sont du bon côté de l'histoire." 

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Le film dévoile également la cyberguerre menée par l'Arabie Saoudite pour réprimer ses dissidents à l'étranger...

"Oui, notamment grâce à Pegasus, un logiciel espion que l'Arabie Saoudite a acquis auprès d'Israël. Ce logiciel permet d'avoir un accès à tout le contenu de votre téléphone, toutes vos données. Les Saoudiens ont utilisé ce logiciel pour espionner des dissidents, des journalistes. Ils ont ainsi eu accès au contenu des téléphones de dissidents en contact avec Jamal Khashoggi. C'est là qu'ils ont vu qu'il collaborait avec des militants réfugiés à l'étranger. Leur objectif était de démontrer comment Riyad manipulait Twitter pour supprimer toute liberté d'expression dans le pays. Ce que ça démontre, c’est que dans notre monde, l'argent, le pouvoir et les intérêts commerciaux prennent le pas sur les droits de l'homme. Des dirigeants tels que Mohamed Ben Salman ne prennent pas le risque de commanditer de tels crimes s'ils pensent que ça va être fatal pour leurs propres intérêts.

Or, il y a eu certes beaucoup de remous après ce crime mais au bout du compte, qu'en reste-t-il vraiment au niveau mondial ? Rien ! Les banques, les entreprises, les fonds d'investissements étrangers, les États font toujours affaire avec les Saoudiens parce que beaucoup trop d'argent est en jeu. 

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On commence à assister à un début de changement avec l'administration Biden, qui a durci le ton en annonçant que les États-Unis allaient recalibrer leur relation avec l’Arabie Saoudite. Dans la foulée, on a appris la nouvelle de la libération de la militante féministe Loujain al-Hathloul, après quasiment trois ans de détention." 

Votre documentaire montre un monde où la réalité est plus terrifiante que n'importe quelle fiction...

"Mon film est un documentaire, mais il est d'abord conçu comme une œuvre de cinéma, comme un thriller. Un peu dans l'esprit de 'La Mémoire dans la peau', avec Matt Damon. Sauf que là, on est dans le réel. Je voulais river le spectateur sur son siège pour l'amener à voir dans quel monde il vit. Je n'ai pas de message : aucun pays n'est à l'abri de ce genre d'abus ou de crimes contre la liberté de la presse ou contre les droits de l'homme, comme ce qui s'est passé pour les Etats-Unis avec Abou Ghraib en Irak. Mais les gens qui verront ce film pourraient demander à ce que leur pays réévaluent leurs relations avec les pays qui se comportent ainsi, et plaident pour des sanctions. Je pense que l'action collective commence par le bas. C'est la sensibilisation à ces sujets et la prise de conscience qui peuvent conduire au changement. Ce film sur un meurtre si choquant essaie aussi de montrer ce qui pourrait arriver si nous ne prenons pas soin de protéger les libertés que nous avons."