Les deux frères et le fils de Patricia, 53 ans, décédée début septembre après avoir contracté le Covid-19, déposent ce lundi plainte, notamment pour "homicide involontaire", "entrave aux soins" et "non-assistance à personne en péril". Ils dénoncent l’absence de secours, malgré plusieurs appels au SAMU.

Une ambulance du SAMU (illustration)
Une ambulance du SAMU (illustration) © Radio France / Cédric Hermel

Emmanuel Urcel, son frère et leur neveu ont décidé de porter plainte contre X pour "comprendre" et pour dénoncer une réaction trop tardive des secours, avant la mort dans la nuit du 7 au 8 septembre 2020 de leur sœur et mère Patricia, 53 ans, habitante de Clichy dans les Hauts-de-Seine et testée quelques jours plus tôt positive au Covid-19. Deux appels au SAMU avaient alerté sur son état. Les trois hommes portent plainte auprès du procureur de la République de Nanterre pour "homicide involontaire", "entrave aux soins", "non-assistance à personne en péril", "violences ayant entrainé la mort sans intention de la donner" et "délaissement", accompagnés de l'association Coronavictimes. 

La plainte, déposée par leur avocate Anaïs Mehiri, est une première à titre individuel pour l'association, qui a déjà déposé fin juillet dernier une plainte collective pour "délaissement" regroupant les proches de 13 personnes décédées du Covid-19. Si Emmanuel Urcel, son frère et leur neveu saisissent la justice, c'est pour dénoncer, comme le mentionne la plainte déposée par leur avocate et que France Inter a pu consulter, le fait que "le SAMU n’est pas intervenu en temps utile à son domicile et n’a accepté d’intervenir que quand elle était en état d’arrêt cardio-respiratoire", malgré plusieurs appels.

Patricia Urcel a, en effet, contacté le 15 une première fois le dimanche 6 septembre à 22h18, selon la retranscription écrite des appels au SAMU que nous avons pu lire. "J'ai l'impression que c'est compressé" détaille-t-elle lors de l'appel, décrivant également sa "fièvre" et son "mal de gorge" et précise. Au cours de cet échange, le médecin conclut que son état n'est pas inquiétant. "Je vous ai fait faire des phrases et je peux vous garantir qu'il n'y a pas besoin d'oxygène pour ce soir, vous n'irez pas en soins intensifs et vous ne serez pas intubée" lui explique-t-il, ajoutant : "Là il n'y a aucune détresse, on ne va surtout pas aux urgences". 

Le lendemain, Emmanuel s'inquiète toutefois pour sa sœur, dont l'état de santé "empire" explique-t-il. Après s'être équipé d'un oxymètre, pour mesurer par le pouls la saturation en oxygène, il se rend dès le matin à son domicile de Clichy. "Elle avait du mal à se déplacer et elle était très, très affaiblie" témoigne-t-il. "L'appareil affichait 22% d'oxygène dans le sang alors que la norme doit être entre 98-100" explique-t-il.

Malgré l'insistance de la famille, le SAMU décide de ne pas envoyer de secours

Emmanuel passe donc, à 11h20, le deuxième appel au SAMU pour alerter sur la situation de sa sœur, un "entretien surréaliste" estime-t-il aujourd'hui. Lors de cet échange, le médecin met en cause la fiabilité de l'appareil. "À 22%, il m'a dit qu'elle serait morte et que c'est donc l'appareil qui avait un problème" raconte Emmanuel, qui a donc testé l'appareil sur son neveu et lui-même : "Il affichait 99% de taux d'oxygène dans le sang et sur moi, pareil, l'appareil fonctionnait très bien !"

Le médecin s'entretient alors avec la patiente qui confie sa difficulté à respirer, et lui affirme qu'elle n'a "pas de signes inquiétants". Un "interrogatoire de près de 10 minutes", selon l'Assistance Publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP), que nous avons contacté. Malgré l'insistance de son frère, le médecin décide de ne pas envoyer d'équipe de secours :

- "Être un peu gênée pour respirer, c'est normal, lui dit le médecin.

- Non, elle n'est pas un peu gênée, elle a exactement ce que vous venez de dire, quand elle va aux toilettes, elle n'arrive pas à finir ces phrases, etc, répond Emmanuel.

- Elle arrive quand même à parler (...) c'est pour ça qu'à priori ça va bien.

- Donc on va attendre qu'elle n'arrive plus à parler du tout ? C'est ce que vous êtes en train de me faire comprendre?

- Non, pas du tout (...) Si jamais ça s'aggrave, dans ce cas-là, il faudra envoyer quelqu'un.

- Non mais ça fait une semaine que ça s'aggrave docteur."

À la fin de cette conversation, le médecin conseille de "rappeler évidemment" si la situation se dégrade, comme le souligne l'AP-HP. 

"Les médecins ont pris le temps nécessaire d'échanger avec la patiente et ses proches" estime l'AP-HP

À 20h39, le fils de Patricia passe un dernier appel au SAMU. "Elle n'arrive plus à respirer" dit-il. Sa mère est en arrêt cardio-respiratoire. Une équipe se déplace et la patiente meurt quelques heures plus tard à l'hôpital Bichat, à Paris.

L'AP-HP rappelle que "les médecins régulateurs ont pris le temps nécessaire d’échanger avec la patiente et / ou ses proches" et que, "lors du deuxième appel", le médecin a "éliminé une détresse vitale immédiate et n’a pas jugé nécessaire d’envoyer des moyens au domicile de la patiente". L'AP-HP précise également avoir informé l'Agence Régionale de Santé "de la survenue de ce décès qui a donné lieu à une analyse approfondie des facteurs contributifs comme pour l’ensemble des prises en charge donnant lieu à déclaration d’événement indésirable grave".

"Ils n'ont même pas daigné envoyer un médecin"

Pour Emmanuel, "il était très clair, dès le premier appel au Samu, qu'il aurait fallu déclencher une urgence auprès d'elle", d'autant que les faits se sont produits début septembre à un moment, rappelle-t-il, où "il n'y avait pas encore d'engorgement au niveau des hôpitaux". Dans la plainte déposée ce jour, son avocate estime que "l’absence d’un examen médical, dans un délai bref, et l’admission tardive de Mme Patricia Urcel dans un établissement de soins ont aggravé son état de santé et ont conduit à son décès". 

"On ne peut laisser personne mourir comme cela, sans intervenir, c'est carrément inhumain !" se désole aujourd'hui Emmanuel. "Ils n'ont même pas daigné envoyer ne serait-ce qu'un médecin pour constater s'il y avait vraiment une défaillance respiratoire, il ne faut plus que ça se produise pour personne".

Son avocate, Anaïs Mehiri, assure travailler sur "une dizaine" de dossiers similaires, qui pourraient donner lieu à des plaintes de proches de personnes mortes du Covid-19, dans les prochains mois.