Au procès des attentats de janvier 2015, Christian Saint-Palais défend, avec sa consœur Daphné Pugliesi, l’accusé Amar Ramdani, proche d’Amedy Coulibaly. Parmi les meilleurs pénalistes de sa génération, il est aussi le président de l'Association de défense des avocats pénalistes (ADAP) depuis 2016.

Portrait de Me Christian Saint-Palais, le 12 juillet 2019
Portrait de Me Christian Saint-Palais, le 12 juillet 2019 © AFP / Joel Saget

Avec un tel patronyme, on aurait pu le croire prédestiné à arpenter les palais de justice. Avec l’élégance discrète dont il ne se départit jamais, son éloquence dans les prétoires, on aurait pu le croire issu d’une lignée de magistrats ou de grands avocats pénalistes. Mais il y a ce petit accent, dont on ne sait s’il s’est accroché par souci de ne pas oublier ses racines ou par plaisir à détoner dans un milieu souvent trop parisien. Consciemment ou pas. Peut-être ni l’un ni l’autre, peut-être les deux.

Ce petit accent, donc. Béarnais. Qui révèle que celui qui évolue aujourd’hui avec tant d’aisance dans le cercle fermé des grands pénalistes, a un jour été un jeune homme de vingt et quelques années, monté à la capitale pour y rejoindre Marie, son épouse, alors à ses débuts d’une carrière de chanteuse lyrique.

Instituteur en CP

Ma mère disait toujours : dans une autre famille, Christian serait devenu avocat”, sourit Me Saint-Palais, depuis le fauteuil de son cabinet du boulevard Saint-Germain, dans le 6e arrondissement de Paris. Et il faut dire qu’elle a un temps eu raison. Car Christian Saint-Palais a d’abord été instituteur. Dans les pas d’une arrière-grand-mère. Mais bien loin de ceux de ses parents et grands-parents, agriculteurs, à la tête d’une exploitation de 40 hectares dans la petite commune à l’habitat dispersé de Piets-Plasence-Moustrou, dont la page internet de la mairie nous apprend qu’elle compte aujourd’hui 140 habitants.

Notre vie était très solitaire. Il n’y avait pas beaucoup d’échanges et donc ça favorise l’imaginaire pour ceux qui y sont sensibles et ont des prédispositions pour ça”, se souvient Christian Saint-Palais. Alors il lit, beaucoup. Des livres que ses parents lui achètent spécialement. Il aime aussi à se produire devant un public imaginaire : tantôt curé, tantôt chanteur, tantôt avocat pénaliste, une couverture en guise de robe, avec pour unique référence l’émission “Messieurs les jurés”, qui débute en 1974 sur la 2e chaîne de l’ORTF.

Très vite, vers l’âge de 12 ou 13 ans, “mon père m’a amené voir des assises parce que je le demandais. J’ai vu des réquisitions de peine de mort.” Néanmoins, le bac en poche avant même d’avoir 17 ans, c’est l’école normale de Pau que rejoint Christian Saint-Palais et y rencontre celle qui est aujourd’hui son épouse et mère de leur fils Hector, 24 ans. S’ensuivent trois ans de formation d’instituteur pendant lesquels “on faisait beaucoup de remplacements dans la région”. Puis un premier poste en cours préparatoire. Mais “je me suis présenté à l’inspection académique l’avant-veille de la rentrée et j’ai demandé un mi-temps”, explique le pénaliste. “Je ne voulais pas m’enfermer dans une vie dont je pensais que, même si elle pouvait me plaire, elle ne me comblerait pas.

Plaider les bottes aux pieds

Christian Saint-Palais, toutefois, est un prudent. Ce n’est qu’à la veille de sa prestation de serment qu’il démissionne définitivement de l’Éducation nationale. Nous sommes en 1992. Le tout jeune avocat cherche à rejoindre Paris et son épouse, postule à une petite annonce parue dans l’hebdomadaire Télérama : “L’annonce disait : “vous êtes un ancien alcoolique ? Un ancien toxicomane ? Un chercheur ? Une mère de famille ?… Et il y avait marqué “un étudiant en droit”, c’est pour cela que j’ai écrit”, se souvient Me Saint-Palais. Ce sont les tout débuts de Drogues Info Service, numéro d’appel sur les drogues et les dépendances. “Je viens d’arriver de Pau la veille, je ne connais pas Paris, je ne connais rien. Et on me recrute. Ça a été pour moi un moment tellement merveilleux, j’ai rencontré des gens incroyables.

Cela dure huit mois. Pendant lesquels, il prépare son école d’avocat à Pau et vit l’expropriation de son père d’une partie de ses terres. “Un avocat parisien vient à Pau s’occuper de son dossier d’expropriation, mon père me demande de venir avec lui. Je rencontre cet avocat, mais moi ça ne m'intéresse absolument pas.Car Christian Saint-Palais veut être pénaliste. Rien d’autre. Enfin, dans un premier temps, disons.

Après avoir appelé “beaucoup de pénalistes au téléphone, je me suis retrouvé à décrocher le combiné : “allo, monsieur l’avocat en expropriations ? Je cherche un stage...” Cette aventure-là dure trois ans. Trois ans de droit de la copropriété, des baux commerciaux, et de l’expropriation donc. Trois ans à parcourir la France, bottes en caoutchouc aux piedscar il faut visiter le bien concerné. Parfois, on tombe chez des gens très modestes, qui découvrent que leur maison va être détruite.” Parfois aussi, la plaidoirie de l’avocat se fait sur ces lieux-mêmes. “J’ai plaidé dans des cuisines, au milieu des champs, les documents étalés sur les capots de voiture”, se remémore l’avocat dans un sourire presque nostalgique, qui en tout cas ne renie en rien ces débuts.

D’ailleurs, tout compte fait, c’est dans ce cabinet que Me Saint-Palais plaide son premier procès d’assises. Puis viendra la première affaire médiatique : le meurtre de Brahim Bouarram, jeune Marocain jeté dans la Seine par des militants d’extrême-droite en plein cœur de l’élection présidentielle de 1995. Christian Saint-Palais (qui a alors rejoint le cabinet de Jean-Yves Leborgne où il exerce toujours) est commis d’office pour l’un des accusés. Car il est devenu secrétaire de la conférence, c’est-à-dire qu’il a été sélectionné avec 11 autres de ses confrères sur un concours d’éloquence pour assurer, une année durant, la défense pénale comme avocat commis d’office dans les affaires criminelles et de terrorisme. Cette année de la conférence lui permet d’approcher ces avocats qu’il admirait et dont il se contentait jusqu’alors de lire les écrits, de loin. “Ce sont les moments les plus merveilleux de ma vie professionnelle… et même de toute ma vie”, confie-t-il aujourd’hui.

D'un meurtrier schizophrène aux concerts de NTM

Viendront ensuite d’autres affaires médiatiques : la défense de Romain Dupuy, schizophrène auteur du double meurtre d’une aide-soignante et d’une infirmière au sein d’une unité psychiatrique, du braqueur également connu pour ses évasions spectaculaires Redoïne Faïd. Il est encore dans les affaires Mediator ou Alexandre Benalla. Il est parfois aussi dans celles où on l’imaginerait a priori un peu moins : Christian Saint-Palais a ainsi été l’avocat de la star de téléréalité Nabilla ou du chanteur de rap Joey Starr : “Du coup j’ai découvert le répertoire NTM, j’ai été à leurs concerts, invité par Didier [prénom de Joey Starr, NDLR].” Un éclectisme qu’il chérit : “les gens qui ne me ressemblent pas m’intéressent. Et d’ailleurs les gens que je fréquente souvent sont très différents de moi.

Ce qui ne l’empêche pas d’admirer profondément certains de ses confrères, pour le coup pas si éloignés de lui. Mes Henri Leclerc, Hervé Temime, Jacqueline Laffont… Ceux et celles qui l’accompagnent dans l’Association de défense des avocats pénalistes (ADAP) dont il a pris la présidence en 2016. “Vous savez, avocat c’est la profession accessible à tous les plus médiocres de la faculté. Il n’y a aucune fierté à en tirer. Mais être président de l’ADAP pour moi, oui, c’est une fierté.”

C’est avec cette casquette qu’on l'a vu s’époumoner contre les box vitrés dans les salles d’audience. À ce titre aussi qu’il s’exprime généralement dans les médias. Car sinon, l’exercice lui coûte. Sans doute un héritage de pudeur paysanne. Lui dont les parents, s’il leur arrive d’acheter le magazine GQ pour son classement annuel des avocats les plus puissants, dans lequel il a figuré à plusieurs reprises, s’empressent de le cacher parce que “l’élégance tient à une certaine discrétion pour nous”. Lui dont les collaborateurs ont interdiction de venir le voir aux audiencesmême si certains se glissent quand même parfois dans la salle”. Lui dont aucun de ses proches ne l’a jamais vu plaider.