L'irrationalité et la transgression se sont-elles durablement installées au pouvoir ? C'est ce que redoute l'essayiste Christian Salmon. Il décrit, dans "La tyrannie des bouffons" les phénomènes de discrédit de la parole publique par ceux-là même qui devraient l'incarner un peu partout sur la planète.

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. © Getty / .

Donald Trump qui annonce sa victoire une semaine après la proclamation de la victoire de Biden à la présidentielle américaine, voilà un fait qui paraitra bien anecdotique au regard des multiples autres messages mensongers, virils, vindicatifs, outranciers d'autres responsables étatiques sur tous les continents. On se souvient que quelques heures après l'attentat de Nice qui a fait 3 morts en novembre 2020, dans et aux alentours de la basilique Notre-Dame de l’Assomption, l'ancien Premier ministre de Malaisie, Mahathir bin Mohamad, avait diffusé un message sur Twitter disant que "les musulmans ont le droit d'être en colère et de tuer des millions de Français pour les massacres du passé". Cet appel au meurtre avait été finalement supprimé par le réseau social, mais des dizaines d'autres propos racistes, agressifs, ou irresponsables sont publiés chaque jour par des chefs d'état, premier ministres et autres hauts responsables et élus en Europe, sur le continent américain, indien ou ailleurs. Christian Salmon appelle cela "le pouvoir grotesque", en sous-titre de son ouvrage. Entretien. 

FRANCE INTER : Qui sont ces bouffons tyranniques que vous dénoncez ? 

CHRISTIAN SALMON : Dans mon livre j'évoque les noms souvent cités en France comme Boris  Johnson au  Royaume-Uni, Matteo Salvini et Beppe Grillo en Italie, Viktor  Orbán en Hongrie et Recep Erdoğan en Turquie. Mais ces "bouffons" peuvent être également Jair Bolsonaro au Brésil, Rodrigo Duterte aux Philippines, Jimmy Morales au Guatemala, Narendra  Modi en Inde, sans  oublier le nouveau président de l’Ukraine, Volodymyr  Zelensky, un humoriste qui se définit lui-même comme  un "clown". Ces bouffons assoient leur légitimité de manière paradoxale : non pas sur le crédit qu’ils inspirent… mais sur le discrédit qu'ils jettent de la parole publique ou scientifique.

Le cas le plus absurde est celui du Premier ministre indien, Narendra Modi, qui a fait appel à la magie du chiffre 9 pour sortir son pays des "ténèbres de la Covid-19", dans un message de neuf minutes mis en ligne sur Facebook au neuvième jour de confinement à neuf heures du  matin. Mais on a aussi entendu des horreurs dans la bouche de Boris Johnson, comme, "On va défendre l’immunité de groupe, et si cela veut dire que quelques retraités vont mourir, alors tant pis".

Pourquoi ont-ils des audiences aussi importantes, et pourquoi leurs messages, même absurdes, comptent-ils autant ? 

CHRISTIAN SALMON : Ce que ces bouffons ont en commun, c'est qu'au-delà de leurs personnalités fantasques ou leurs propos outranciers, il y a toujours un double, ou une équipe, en coulisses, des experts en communication ou en réseaux sociaux, qui ont compris la logique des algorithmes qui font gagner des points sur les réseaux sociaux. Le cas le plus emblématique a été le rôle joué par Dominic Cummings auprès de Boris Johnson au moment du vote sur le Brexit. Autre exemple, les experts de Cambridge Analytica, Facebook ou Twitter mandatés pour épauler l'équipe de campagne de Donald Trump en 2016. 

Ces mentors en communication numérique, qui épaulent les grands responsables politiques, ne sont pas forcément très politisés mais ils exercent une influence capitale. 

Vous dénoncez l'influence du big data dans ces dérives, et plus précisément le ciblage, pourquoi ? 

CHRISTIAN SALMON : Nous ne sommes plus au temps des mass media, où l'on envoie un message distribué massivement au plus grand nombre. Désormais, les datas collectées en masse permettent de cibler les messages auprès de catégories particulières d'individus en fonction de leurs centres d'intérêt et de leurs positions politiques. Ce qui compte pour qui veut convaincre, ce n'est pas le pouvoir de conviction ou à la pertinence des arguments, mais la dynamique des interactions qu’il est capable d’impulser sur les réseaux sociaux. Il ne fonctionne pas à la persuasion ni même à la séduction, mais au profilage des conduites via les algorithmes et le Big Data. Le ciblage permet d'encourager des groupes de profils pour aller voter ou au contraire ne pas aller voter. En Italie, un logiciel surnommé "la Bestia" analyse les données, le Big Data  et  les flux d’informations auprès de 3,6 millions de fans sur Facebook et d'2,5  million sur Instagram et Twitter, et c'est avec cela que Matteo Salvini a orienté quotidiennement le débat dans les principaux médias ainsi qu'au sein du monde politique.

Pourquoi ce qui marche sur les messages de haine et les fakes news ne marchent pas sur les messages de raison ou de bienveillance ?

CHRISTIAN SALMON : Dans mon livre, j'explique que l’explosion et l’influence des groupes extrémistes sur Facebook, par exemple, ne sont pas un accident ; elles sont le résultat de choix conscients. La recherche interne de Facebook a révélé que ses propres recommandations représentent 64 % des inscriptions à des groupes axés sur des sujets extrémistes. Les discours de haine et la désinformation sont le carburant qui maximise les revenus de ces plateformes. Elles prospèrent sur la division. Plus le contenu est extrême, plus les utilisateurs le partagent. 

On sait maintenant que cet effet d'entrainement exponentiel fonctionne quand les posts sont transgressifs, quand ils choquent, car c'est ça qui va faire que les gens vont les partager plus massivement, et c'est ainsi que les algorithmes vont les repérer et les mettre en avant. Cet effet boule de neige profite donc plus facilement aux messages agressifs. 

Extrait page 106 : 

C’est en effet dans le ciel constellé du Big Data et ordonné par les algorithmes que s’écrivent nos nouveaux mythes numériques. Ils en constituent l’éther et ont  trouvé dans  les  réseaux sociaux  l’écosystème qui démultiplie leur puissance de convocation et de dévoration  des  attentions  et  des expériences. En l’absence d’un récit collectif, c’est  la  puissance  mythologique  d’une  identité  archaïque qui refait surface : peuple, race, nation, ordre. Car le mythe ne cache rien : il ressuscite. Un Royaume-Uni souverain. Une Amérique plus grande. Un Brésil enraciné dans la fiction médiévale des croisades. L’Italie de Mussolini. Andrew  Breitbart, ce  journaliste qui, après avoir participé à la naissance du Huffington Post, a fondé en 2007 son propre média, Breitbart News Network,  devenu  après  sa mort le média de l’alt-right dirigé par Steve Bannon avec le succès que l’on sait, avait compris que les lecteurs ne reçoivent pas les  informations comme des  faits, mais qu’ils en font l’expérience viscéralement, comme un drame permanent. Selon Breitbart, les récits les  plus  populaires  étaient toujours des récits de victimisation et de vengeance. Ils mettaient en avant un sentiment de persécution qui avait besoin d’être légitimé.

Quels risquent ces messagers nous font-ils courir ? 

CHRISTIAN SALMON : Cela peut aller très loin, car désormais certains visent comme une utopie la dépolitisation radicale de la société. Les modèles de prédiction algorithmique capables de s’autoréguler et de se corriger par des mécanismes de rétroaction se substitueraient à la délibération démocratique. Dominic Cummings, par exemple, entend mettre en place ce que la philosophe du droit Antoinette  Rouvroy  appelle la "gouvernementalité  algorithmique", soit "l’hypothèse  d’un gouvernement du monde social fondé sur le traitement  algorithmique (automatique) des données plutôt que sur la politique, le droit, les normes sociales, dans une multitude de secteurs d’activité et de gouvernement", comme je la cite dans mon essai. 

Si ces nouveaux récits prennent corps sur les réseaux sociaux c'est parce qu'il y a beaucoup de questions sans réponses. Depuis 2008 le crédo capitaliste s'est effondré au moment de la crise des subprimes, les discours de l'ultra libéralisme économique ont été anéantis. Les discours du discrédit de la parole publique puisent leur source dans cet effondrement. Et tant qu'il n'y aura pas une autre forme de récit, constructif, collectif, les bouffons, semeurs de haine et de fake news pourront continuer à prospérer. 

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