Il faut bien un début à tout, n’est-ce pas ? La première projection de presse du Festival a donc eu lieu ce matin à 10 heures pétantes (Cannes est le seul endroit au monde où les projections commencent à l’heure dite…), dans l’immense salle Debussy, pleine à craquer ou presque, ouverture oblige. Tout est en ordre, y compris la version cannoise de la lutte des classes : au « lumpen proletariat » (en marxiste dans le texte), les accréditations de couleur bleue et jaune, aux classes moyennes, les roses, aux cadres sup les roses avec pastille (sic) et enfin à la classe dirigeante, les bling-bling d’ici, l’accréditation blanche. Comprenne qui pourra. Cet ordre des choses-là est immuable. Qui n’a pas vu au moins une fois dans sa vie le regard totalement désenchanté d’un « Jaune » faisant la queue depuis une heure avec la certitude qu’un appariteur finira par lui dire « Désolé, le dernier rang vient de se remplir », celui-là n’a rien vu. Qui n’a pas croisé le regard vaguement hautain et intérieurement ricanant d’un « Blanc » qui n’a pas conscience de ce qu’est un privilégié. La nuit du 4 août n’aura pas lieu sur La Croisette : le Tiers-Etat a depuis belle lurette baissé les bras, tenu en laisse par de vagues et ancestraux récits selon lesquels la savonnette à vilains permet tous les quinze ans un passage dans la catégorie supérieure. C’est beau la promotion sociale. Et le film d’ouverture, me direz-vous ? BLINDNESS du Brésilien Fernando Merelles (« La Cité de Dieu », puis « The Constant gardener », pour mémoire). Un gros film de science-fiction pesant comme son sujet : les habitants d’une ville deviennent progressivement tous aveugles, à l’exception de Julianne Moore… Avec la contestable affiche officielle du Festival (une femme avec un « bandeau » sur les yeux), c’est la deuxième allusion lourdingue de cette édition… Oui, nous sommes tous devenus aveugles. Oui, il faut nous réveiller et réapprendre à voir. A voir quoi ? l’autre, le monde, le cinéma, nous-même . B-A, BA. Je ne sais pas vous, mais moi je n’aime pas trop quand les films font les malins en me prenant par la main pour m’expliquer la/ma vie. C’est pourtant la désagréable impression que j’ai eu ce matin en découvrant le film de Merelles. Tout ça pour ça. 01H58 pour signifier l’importance de la vue dans nos rapports humains, le tout dans la désormais ronronnante esthétique merellienne, soit une surexposition permanente et des codes couleurs rigidement liés à ce qui se raconte. Du coup, le film ne donne pas grand-chose à voir, sinon son propre vide intérieur. Le « mal blanc » dont souffrent les personnages du film engendre un chaos mais pas dans nos têtes. « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face » écrivait La Rochefoucauld. C’est ce mystère-là qu’il fallait approcher. C’est ce mystère-là que Merelles dédaigne au profit d’une fable balourde et ratée. Avec une telle ouverture, on ne peut attendre par un effet rebond que… de beaux lendemains… Pendant ce temps, les Ch’tis etc.

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