Le dessin animé pour adulte primé au Festival de Cannes et à Annecy arrive sur les écrans le 6 novembre. Cette adaptation d’un livre ("Happy Hand" de Guillaume Laurant) est un magnifique - et dramatique - conte initiatique. Nous avons demandé au réalisateur de nous commenter une scène pivot du film.

Image du film d'animation "J'ai perdu mon corps" de Jérémy Clapin
Image du film d'animation "J'ai perdu mon corps" de Jérémy Clapin © Xilam

Regarder un extrait de la scène de l'interphone dans le film J'ai perdu mon corps : 

Jérémy Clapin : « Cette scène n’était pas dans le livre. Elle arrive au bout de 20 minutes. Auparavant, le spectateur a suivi l’itinéraire d’une main coupée et celui du personnage principal, Naoufel. Il n’a vu que des pièces éparses d’un puzzle perçues à travers la vision de la main. Il est peut-être un peu perdu entre les temporalités différentes, les nombreux flash-back. La scène de l’interphone vient poser le temps présent. C’est un événement suffisamment important pour qu’on s’y attarde. Elle dure sept minutes. Elle indique au spectateur que la véritable histoire de Naoufel commence ici.

C’est une rencontre sonore avec une jeune fille à travers un interphone

Naoufel, enfant, était passionné par les enregistrements de sons. Aujourd’hui il est livreur de pizza. Il se situe à un passage de sa vie où il est coupé du monde, et n’a plus de perspective d’avenir. On peut dire que c’est une soirée pourrie pour lui. Il est en retard à cause d’un accident. Il arrive en bas de cet immeuble, c’est sa dernière pizza à livrer. Il est fatigué. Il pleut.

Au départ, le ton de la scène est très ancré dans le quotidien : c’est une conversation avec des voix filtrées. Mais la fille ne se laisse pas faire. Elle est mécontente de son retard. La mise en scène est minimaliste. Naoufel n’arrive pas à ouvrir la porte : elle est bloquée. C’est l’incident qui va empêcher le contact visuel, le grain de sable qui fait changer l'histoire de trajectoire.

A un moment, il y a un plan sur la pluie. C’est une ellipse pour que Naoufel se souvienne qu’il a eu un accident. Il décide de rappeler sa cliente pour lui dire que la pizza n’est pas comestible parce qu’elle a été trop secouée dans la chute. Là, le ton de la voix change. C’est la première fois que quelqu’un s’intéresse un peu à lui. Le regard de Naoufel se lève. C’est le seul plan de la scène où la caméra est mobile. On a l’impression qu’il y a un vrai champ contre-champ entre le coté très basique de l’interphone et Naoufel.

Dans cette séquence, il y a quand même un peu de comédie, et de complicité comme quand il mange la pizza. Naoufel est aussi intrigué par cette fille. Il a regardé à l’extérieur de l’immeuble. Il se projette sur elle qui est au 35e étage et se demande ce qu’elle peut voir. Le son reprend de l’importance. Ils se reconnectent. On entend la pluie, la voix dans l’interphone, le vent. On est dans la banquise, ailleurs…

Puis vers la fin de la scène, Naoufel se rend compte que la fille de l’interphone est aussi étrange que lui

Au milieu de cette poésie, je désamorce un peu l’émotion avec l’irruption de la réalité. C’est une mamie qui arrive. Elle parle avec la fille de l’interphone : c’est sa voisine. Elle s’adresse à elle en l’appelant Gabrielle. Et on apprend aussi qu’elle travaille dans une bibliothèque. Comme il a son nom et ces infos il va pouvoir partir le lendemain à la recherche de cette voix de l’interphone.

La porte finit par s’ouvrit comme par magie. En fin de scène, le filtre sonore a disparu. On n’entend plus l’interphone. Ils se sont rapprochés, en tous les cas, ils ont créé une complicité. C’est comme si Naoufel et Gabrielle discutaient côte à côte. La discussion, et la rencontre, se prolongent au-delà de la séquence même quand on retrouve la main… C’est comme une apparition, un signe, une rencontre inattendue dans la nuit. »

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