Cible d'agressions : une nouvelle génération de chinois brise le silence et se politise. Une enquête de Philippe Reltien.

Manifestation "Sécurité pour tous" du 4 septembre 2016 à Paris
Manifestation "Sécurité pour tous" du 4 septembre 2016 à Paris © Maxppp / Vincent Isore / IP3 PRESS

Ecoutez l'émission ici :

Le 7 août 2016, Chaolin Zhang, un couturier chinois de 49 ans est attaqué et tué à deux pas de son domicile alors qu’il marchait avec un compatriote. Il était arrivé en France en 2011, marié et père de deux enfants et grand-père depuis peu. C'est lui qui reçoit les coups en voulant s’interposer.

Le 4 septembre 2016, 50 000 chinois de France manifestent dans les rues de Paris. Le 26 octobre 2016, une plaque sur laquelle on peut lire "Ciblé en raison de son origine chinoise", a été posée à l'endroit exact de l'agression.

Plaque à la mémoire de Chaolin Zhang, octobre 2016
Plaque à la mémoire de Chaolin Zhang, octobre 2016 © Radio France / Tamara Lui

Wang Rui, militant au sein de l’Association des Jeunes chinois de France, raconte : "Il y a eu des coups de poings mais surtout un coup de pied sur la gorge de Monsieur Zhang, qui l'a fait tomber. Sa tête a cogné contre un bout de trottoir… ça a causé une hémorragie."

Au bout de 22 jours de recherche, trois adolescents du quartier, deux mineurs et un autre jeune âgé de 19 ans, sont arrêtés grâce à une caméra de surveillance. Le plus jeune dira qu’il voulait juste voler un sac. Ils seront mis en examen pour "vol avec violence ayant entrainé la mort".

Cette affaire est résolue, mais seulement en apparence, car elle a servi de révélateur. Ce cas est en effet loin d’être isolé, les agressions se sont développées, avec en plus une gradation dans la violence, que relève Vincent Fillola, l’avocat de la famille Zhang : "Il fut un temps où on rackettait en menaçant et où éventuellement on en venait aux mains. Là, on met d'abord à terre."

Ce sont des agressions éclairs ultra violentes.

Les agresseurs sont souvent les propres voisins des personnes agressées. La communauté chinoise d'Aubervilliers ou de La Courneuve est petite, elle se fond dans un quartier où la majorité des jeunes sont issus d’une immigration maghrébine ou africaine. Joëlle Huy, une habitante de La résidence du Parc à La Courneuve, raconte qu'elle s'est faite ainsi détroussée plusieurs fois : "On partage la même rue, et comme notre résidence est ouverte, ils peuvent y entrer comme ils veulent et nous attaquer."

Les agressions sont presque devenues banales. Dan Chen, un commerçant d’Aubervilliers qui a manifesté sa colère en septembre 2016, donne son sentiment : "Lorsqu'on pose la question à n'importe qui dans la rue, si quelqu'un dans son entourage ne s'est pas fait agresser, à 80% des cas ils disent oui."

Si ce chiffre n’a rien de scientifique, il donne tout de même une indication sur une réalité : les chinois sont devenus des cibles. Toutes les communes aux alentours d'Aubervilliers sont touchées par ces agressions. Par exemple à Bobigny, Mehdi Bouthegmès, élu municipal à La Courneuve, l’a également constaté : "A Bobigny, ça commence à s'organiser, avec un ciblage spécifique. Ce n'est pas simplement des agressions dans la rue."

C'est un racket en raison d'une appartenance culturelle ethnique.

La communauté chinoise se sent menacée, et prend certaines précautions, en faisant par exemple des maraudes dans les quartiers qu'elle habite. A La Courneuve, le 29 avril 2016, sept chinois répondant à l’appel d’un des leurs, ont mis en fuite les occupants d’une voiture suspecte, et se sont battus à coup de couteaux. Linmiao Yan, un autre commerçant, escorte sa femme quand elle rentre du travail, il explique : "Quand ma femme rentre tard le soir, je vais la chercher à la station de bus ou au tramway. Il y a des voisins qui font pareil. Mais ça reste dans le cercle familial."

Les chinois essaient également d'être le plus discret possible, surtout le soir, quand les commerçants quittent les 300 magasins de luxe du Fashion Center d’Aubervilliers, comme Dan Chen : "On fait de plus en plus attention lorsqu'on ferme boutique, de peur d'être suivi. On n'a plus le choix, on se fait discret."

Peu importe ce qu'on gagne, on est suivi car on est commerçant.

Deux explications permettent de comprendre pourquoi la communauté chinoise est particulièrement ciblée. La première, c'est que les agresseurs pensent que les chinois sont des proies faciles, ils pensent qu'ils ne seront jamais poursuivis parce que cette communauté porte rarement plainte. C’est ce qu’a relevé l’avocat Vincent Fillola :

La première difficulté pour eux c'est la barrière de la langue, surtout pour les parents des nouvelles générations. Il y a une vraie difficulté à être confronté au service public. Pour les chinois qui sont en situation irrégulière, il y a la crainte d'être expulsé en se présentant au commissariat. 105 plaintesavaient été déposées dans les 6 mois qui ont précédé la mort du couturier, il y a donc une certaine évolution.

La seconde raison de ces agressions ciblées envers les chinois relève plutôt du préjugé. Les agresseurs pensent en effet que les chinois ont habituellement de l’argent liquide sur eux. Le sénateur Jean-Pierre Raffarin, qui est un spécialiste de la Chine, reconnait cette extrapolation et ce fantasme, en s'appuyant sur un élément de vérité :

"Il y a une tradition chinoise d'avoir plutôt du liquide sur soi, les touristes viennent de Chine avec plutôt du liquide. Donc très souvent ils sont attaqués parce que les malfaiteurs présupposent qu'un chinois peut avoir de l'argent sur lui."

Les agresseurs présupposent d’autant plus facilement que les chinois disent eux-mêmes qu'ils aiment montrer leur réussite, comme le businessman Dan Chen : "On aime bien montrer notre réussite sociale, ça passe par les belles voitures, les belles maisons, etc. Lorsque les gens voient ça, ça créait des jalousies."

L'avocat Vincent Fillola a d'ailleurs tout de suite pensé à ce préjugé lorsqu’il a été saisi de l’affaire du couturier Chinois. Toutes proportions gardées, cette affaire lui a rappelé le gang des Barbares : "La première chose qui m'est venue à l'esprit, c'est le précédent Halimi. On l'avait séquestré et massacré parce qu'il était juif et qu'on avait la conviction que les juifs payent des rançons… Je crois que pour la même raison on a tué Zhang, parce qu'il est chinois et qu'on avait la conviction que les chinois ont de l'argent."

Comme tout préjugé, cette croyance est évidemment fausse. Le couturier agressé n’avait pas d'argent sur lui, pas plus que son compatriote, comme le souligne Wang Rui :

Wang Rui (au micro) lors d'une manifestation "la sécurité pour tous"
Wang Rui (au micro) lors d'une manifestation "la sécurité pour tous" © DR

"Quand Monsieur Zhang a été agressé avec son ami, ils avaient un sac dans lequel il y avait des bonbons et des cigarettes. Je connais un médecin qui a été agressé quatre fois. Il n'a rien, mais on l'agresse quand même."

En réalité, les agresseurs et les agressés ont souvent le même profil, c’est ce qu’a constaté Mehdi Bouteghmès, le conseiller municipal de La Courneuve. Ce sont souvent des jeunes des cités qui s’en prennent à des gens encore plus modestes, explique-t-il : "Les personnes qui se font agresser à La Courneuve, à Aubervilliers, à Bobigny, ne roulent pas en Mercedes ou BMW. Pour la plupart, elles sont propriétaires, elles ont des crédits. Elles ne peuvent pas déménager, même si des fois la police le leur demande."

Les victimes vivent dans la même situation que leurs agresseurs, si ce n'est pire.

A côté de commerces prospères à Belleville (Paris), il y a aussi une vraie misère. Sur les trottoirs, 600 femmes chinoises, divorcées pour la plupart, travaillent pour 20 euros la passe. Elles renvoient l’argent par mandat à leurs enfants restés en Chine. Donatien Shramm, un professeur de collège marié à une chinoise et qui vit dans le quartier, explique : "Elles ne sont pas des réseaux, contrairement aux idées toutes faites. Elles, elles ne gagnent rien, elles arrivent à peine à survivre. Elles sont venues pour offrir un avenir à leurs enfants."

Elles ne viennent pas pour se prostituer, mais pour survivre.

Pour se loger, faute de moyens, les chinois sont obligés de dormir dans des colocations que l’on appelle des "tapous", un mot chinois pour dire "entassés", il s'agit en fait d'un "appartement collectif", explique Donatien Shramm :

4 lits dans 2 chambres et 8 personnes peuvent dormir.

"Le propriétaire ne cherche pas à comprendre, il a huit lits donc on doit lui payer un loyer de tant, qu'il y est 7 ou 8 personnes, pour lui c'est pareil. C'est au locataire de se débrouiller pour qu'il y ait toujours 8 locataires. Un deux pièces loué dans ces conditions, il le loue à un prix normal, il va le louer autour de 1000, 1200€. S'ils sont 8, ça coûte 150, 200€ par mois, ça reste raisonnable pour vivre en plein Paris. On partage la cuisine, on partage tous les frais."

La jeune génération chinoise des années 2000 a fait l’expérience de cette vie de galère. Yipeng, un jeune de 22 ans, français depuis l'âge de 18 ans, chante cette précarité dans sa chanson "Le clan des sans destins", que l'on peut entendre dans le film Shangaï Belleville de Show-Chun Lee.

Yipeng et son amie
Yipeng et son amie © Radio France / Philippe Reltien

Il y a 6 mois, il a monté sa première affaire, mais avant, il a fait beaucoup de petits boulots "au noir". A 11 ans, il distribue des prospectus dans les boites aux lettres, ensuite il fait la plonge dans un faux restaurant japonais.

A 16 ans, je suis au collège, je dois travailler le soir de 18h à 23h.

"Je savais que quand on est jeune on n'a pas le droit de travailler. J'ai fait vendeur dans les magasins de fringues, des livraisons, je n'avais même pas mon bac."

Peu à peu, une classe moyenne émerge dans la communauté chinoise de France, et ce, à force de rachats et d’investissements dans les commerces dont les autres ne veulent plus… Frédérique Calandra, la maire PS du 20ème arrondissement de Paris, a observé cette transformation des rues du quartier de Belleville (Paris) :

"Ils rachètent ou louent des commerces souvent périclités dans des rues moins attractives, ils redynamisent le tissus commercial du 20eme arrondissement. Ils ont l'entreprenariat chevillé au corps, c'est aussi par nécessité. Ils créaient beaucoup de richesse, beaucoup d'emplois."

C'est donc par le commerce que les chinois parviennent à s’intégrer. Ce sont les bars tabac qui incarnent peut-être le mieux l’émergence de cette classe moyenne : un sur deux en Ile-de-France est maintenant tenu par une famille chinoise. Dans ces familles, quelqu’un est devenu français par nécessité, car il faut être français pour tenir un bar tabac. Au Balto, rue Oberkampf à Paris, derrière le comptoir, la patronne Lin raconte dans un français appris sur le zinc : _"Presque tous les jours je commence à 10h jusqu'à la fermeture. Au-dessus, on est ensemble depuis 15 ans. Les enfants sont avocat ou docteur, ils gagnent bien !"

►►► Ciné-rencontre avec Renaud Cohen pour son film documentaire Les chinois font un tabac : le mercredi 9 novembre à 20h30 au théâtre du Garde Chasse aux Lilas (93260).

Line et Alban, café Le Balto à Paris
Line et Alban, café Le Balto à Paris © Radio France / Philippe Reltien

Lin est optimiste sur ces enfants, mais pour leur offrir un avenir meilleur, les sacrifices sont obligatoires. A Belleville, Donatien Shram a observé que pour y parvenir, toute la famille participe :

Il faut être ouvert 7jours/7, de 6h du matin à 23h, à deux, trois, quatre.

"De toute façon c'est la famille ! Les parents vivent là et ils peuvent venir passer 3, 4h pour tenir un peu le tabac, ils rendent service, ça marche comme ça. C'est pour ça que les chinois arrivent à faire ce que nous on n'est plus capable de faire, parce qu'on n'a plus cette solidarité familiale qui existe encore chez les chinois."

C'est ainsi que nous sommes passés d’une première génération souvent clandestine, à une seconde parfaitement intégrée, et qui a bien l’intention de se faire entendre. Le royaume du silence et la passivité prennent fins ! Wang Rui, le jeune français né en Chine, assume clairement son envie de participer désormais à la vie politique française :

Nos parents avaient pour mission de survivre. Notre mission : devenir électeurs.

"On participera à des élections parce qu’on est des citoyens français. Les enfants des immigrés s’intéressent aux problèmes de la France. Tout simplement parce que la France, c’est notre maison !"

La France est aussi devenue la maison d’un adjoint au maire du 20ème, qui est arrivé de Chine à l'âge de 15 ans, dans le port de Cherbourg, caché dans un container. Ils sont aujourd’hui quatre adjoints au maire nés en Chine, élus à Paris et en proche banlieue.

La communauté chinoise constitue alors un nouvel électorat, et les responsables politiques nationaux s’y intéressent beaucoup.

Nombreux sont ceux qui regardent d’un œil neuf cette communauté qui s’intègre. La mort du couturier d’Aubervilliers a provoqué un élan d'intérêt et les candidats aux primaires de la droite et du centre se sont précipités au chevet de la famille de la victime. Alain Juppé a été le premier d'une longue liste de politiques, voici ce qu'en dit celui qui l’accompagnait, Jean-Pierre Raffarin :

"Cette visite à Aubervilliers était le troisième événement asiatique de la campagne d'Alain Juppé. Il avait fait un banquet avec les vietnamiens, les cambodgiens, les thaïlandais…"

Alain Juppé a un intérêt : la place que les chinois ont trouvée en France.

Selon Jean-Pierre Raffarin, ce serait donc une manière de saluer une communauté qui réussit son intégration. Quoiqu'il en soit, ils sont très nombreux à s’être rendus sur place : Bruno Lemaire, Jean-François Copé, Benoît Hamon, Nicolas Sarkozy ont tous déjeuné ou diné avec les présidents des associations de Belleville ou d’Aubervilliers. On prend des photos, on lance des appels aux dons de soutien, 7500 euros par personne, 15 000 par couple. Frédérique Calandra, maire socialiste du 20ème arrondissement de Paris, n'apprécie pas vraiment ce défilé des politiques :

Frédérique Calandra
Frédérique Calandra © Radio France / Philippe Reltien

"J'assiste au grand bal de la récupération. On a vu ça en 2011 aussi, j'ai vu tout à coup des tas d'élus qui ne venaient jamais à Belleville, s'y précipiter. Ce n'est pas digne tout ça. Ils attendent un retour sur investissement. Mais nos habitants d'origine chinoise en France, vont devenir comme les français :

Il n'y aura pas un vote chinois, mais des votes chinois, c'est ça la démocratie.

S'il est impossible d'obtenir l'avis de toute la communauté chinoise, les visites des différents politiques n'ont pas beaucoup impressionné Wang Rui qui est neutre en tant que militant associatif, et surtout pas dupe : "L'équipe Juppé a dit qu'il fallait contribuer à sa campagne en donnant de l'argent. Monsieur Juppé découvre le problème.

L'équipe Juppé ne sait pas encore s'y prendre avec les commerçants d'Aubervilliers.

Ce scepticisme est certainement dû au fait que ce qui intéresse d'abord les candidats, c’est le poids de la communauté chinoise dans l’économie locale. Aubervilliers est le plus grand centre européen de l’import-export de produits de mode chinois. Ceux qui y travaillent ont un pied en France, mais aussi en Chine, ce qui induit beaucoup d’emplois et donc la crainte que les actes de violence fassent fuir les entreprises. Les attentats de Paris, qui font la Une en Chine, n'arrangent pas la situation. Pékin gardant la main sur les gros investissements en France (4 milliards d’euros l’année), Jean-Marc Ayrault s’y est rendu en octobre 2016 pour redresser l'image de la France. Wang Rui adresse lui aussi un message très clair en forme d’avertissement :

"Est-ce qu'on veut que les entreprises aillent ailleurs ? Est-ce qu'on voudrait que la création d'emplois se fasse ailleurs ? Ce n'est pas interdit de posséder des voitures chères. Travailler c'est pas mal, on devrait encourager au contraire les gens à s'enrichir."

Les touristes chinois laissent 3400 euros par voyage dans les grands magasins. Or, leur fréquentation a baissé de 25 % depuis janvier. Depuis le tragique fait-divers de cet été, l'Etat rassure Pékin par le canal diplomatique, en promettant des mesures de protection renforcées. En revanche, pour les 300 000 chinois qui vivent en France, rien, ou pas grand-chose ne s'est mis en place. A Aubervilliers, un interprète de chinois au commissariat a bien été installé pour assister les personnes qui portent plainte, mais ce n'est pas le cas des nouvelles caméras de vidéosurveillance promises.

►►► Voir la page de l'émission "Secrets d'Info" en cliquant ici.

Programmation musicale :
"Siberian Nights", The Kills (2016)

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