Un film sur les critiques de cinéma ! Non ? Si ! Mieux vaudrait faire silence me direz-vous : trop, c’est trop. Ce n’est plus de la critique, c’est de l’endogamie. Tant pis, je ne résiste pas au plaisir de vous parler du film de Lionel Baier, « Un autre homme » qui est depuis hier sur les écrans. Ce cinéaste suisse (donc malicieux, c’est presque une vérité générale : Godard, Tanner, Souter,…) nous raconte l’histoire de François Robin journaliste en herbe et plutôt velléitaire à qui échoit la redoutable tâche de succéder au mémorable critique de cinéma de « L’Echo de la vallée de Joux », le journal local qui se fait fort de parler en bien de tous les films qui passent dans la salle locale. Mais, alors qu’on ne lui demandait pas de faire des étincelles, le journaliste décide de recopier mot pour mot ses articles au vitriol dans une revue très cinéphilique de Lausanne qui ne mâche pas ses mots, puisqu’on peut y lire des analyses sur « la dégueulasserie vichyste de Régis Wargnier », entre autres amabilités ! Et par ailleurs, notre imprudent jeune homme tombe amoureux de Rosa Rouge, une consœur qui signe, elle, dans un grand quotidien et pour qui il entretient une passion furieusement intellectuelle et charnelle à la fois.Pour caractériser ce François Robin, on hésite entre Frédéric Moreau et Lucien Leuwen pour finalement aller vers un Antoine Doinel tellement la filiation avec la Nouvelle vague est ici assumée et joyeusement revendiquée à travers le recours au noir et blanc et l’impression d’un cinéma en liberté. Ce qui est profondément agréable ici, c’est que Lionel Baier ne se prend pas au sérieux : il se moque gentiment des travers et des mœurs journalistiques avec par exemple une succulente parodie d’une émission de radio consacrée à l’analyse des films de l’actualité.Mais, le film ne s’arrête pas à ce stade sympathique de la charge légère, il est également une belle réflexion sur le thème du faux semblant. Chaque personnage oscille entre ses mensonges et sa vérité. Chacun d’entre eux joue un rôle social et intime. François triche certes, mais tout le monde triche autour de lui. Et ceux qui démasquent François l’imposteur trichent tout autant avec la déontologie en confondant allégrement journalisme et publicité. Léger le film de Baier ? Pas tant que ça donc. Ou bien léger avec ce qu’il faut de gravité. A la Truffaut ou à la Rohmer, comme on voudra. Ou mieux à la Baier, car de toute évidence, ce cinéaste impose sa propre petite musique faite d’ironie et de lucidité, le tout porté par un bel allant, une envie vraie de cinéma. Bref, tout ce qui manque tant aux films de… et de ... qu’on a pu voir récemment. Pas de nom ce soir, exceptionnellement, en hommage fraternel et complice à François Robin et Rosa rouge !La phrase du jour ?« Peu avant sa mort, mon père me confia que je devais mon existence à un baiser de cinéma. »Eric Fottorino, « Baisers de cinéma », Gallimard

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