Depuis la publication en 2007 de son « De quoi Sarkozy est-il le nom ? », le philosophe Alain Badiou est à la mode. On le voit même dans le dernier film de Godard, c’est tout dire… Que la politique et le spectacle fassent ainsi sortir de l’ombre un penseur habitué jusque-là aux écrits de haut vol pour initiés, rien que de très banal. Qu’à cette occasion, Badiou devienne presque un gourou, c’est la loi du genre. Et, enfin, que d’un relatif succès éditorial (26 000 ex. vendus du livre cité ci-dessus), on ressorte toute sa production pour surfer sur la vague, c’est une fois encore la norme. Ainsi Nova Editions vient de publier un recueil d’articles sous l’intitulé d’une modestie définitive : « Alain Badiou Cinéma ». Soit de 1957 à 2010, une quarantaine de textes assortis d’un entretien inédit entre Badiou et Antoine de Baecque. Certes, il est manifeste que le philosophe est un ciné-fils, comme aurait dit Serge Daney. Et plus précisément qu’il cumule une culture cinématographique avec des expériences de spectateur et la cinéphilie comme une exigence et une nécessité pour vivre et comprendre le monde. Autant de caractéristiques qui le rendent sympathique à nos yeux. Autant d’éléments qui amènent le philosophe à formuler quelques belles réflexions sur le cinéma de Murnau, Rohmer, Oliveira, Santiago, Godard et quelques autres figures du cinéma d’auteur sans lesquels nos vies seraient assurément différentes. On suit bien volontiers Badiou dans ses analyses pertinentes sur Godard notamment, même si son admiration pour le cinéaste vire à la monomanie mortifère. Et puis le philosophe déserte parfois les hauts espaces cinématographiques pour tenter de se promener dans des contrées plus peuplées. Et c’est là que le bât blesse assurément.Mieux aurait valu ne pas ainsi rééditer les très pauvres pages sur la « comédie à la française » où Badiou finit par assimiler « La Traversée de Paris » et « Papy fait de la résistance », ce qui ne relève même pas du raccourci saisissant mais tout simplement du contresens absolu. Plus inquiétant encore l’attaque contre, je cite, un « cinéma révisionniste » dont les auteurs seraient Bertolucci, Bergman, Kubrick, Tavernier, Sautet, Angelopoulos, Cassenti, Demy et quelques autres ! "Révisionnistes" sous la plume de Badiou veut dire tout simplement "bourgeois" et constitue évidemment une insulte suprême comme l'indique d'ailleurs l'emploi d'un adjectif ("révisionniste") dont on sait bien de quel poids autrement plus lourd il est chargé en réalité... Le tout en moins de 10 pages ainsi titrées : « Le cinéma révisionniste, synthèse pour un bilan de films comme « 1900 », « Mado », « Le Voyage des comédiens », « Le Juge et l’assassin » et d’autres faits ou à venir. » Cet "à venir" final me met en joie, il contient tous les procès d'intention du monde et de Moscou, il est à lui tout seul la porte grande ouverte au sectarisme le plus débridé. Que l'on condamne des films que l'on a vus, soit. Que l'on condamne des films qui n'existent pas encore, même Lionel Lucca le député alpin et maritime n'avait pas encore osé le faire, comme quoi décidément les extrêmes se rejoignent toujours... À noter également qu’aucun des films ou des cinéastes cités dans ce titre à l'arme lourde ne sera ensuite traité dans le corps de l’article en question : si en plus il faut se donner la peine d'argumenter, de prouver par l'exemple et d'illustrer son propos critique, où va-t-on, n'est-ce pas ? En revanche, on peut y lire que « Barry Lyndon » est un film « délétère et vilain » (sic) et que Bergman ne tient que des « propos moroses » et son cinéma composé de "visages de l'angoisse, jeux de la mort, puissances louches du désir et arcanes de la folie"... Cachez donc ces gouffres terriblemement humains (et uniquement bourgeois, cela va sans dire...) qui menacent les lendemains qui chantent et que monsieur Badiou ne saurait voir ! On a envie d’ajouter qu'ils sont certainement « propres à désespérer Billancourt". Car le fonds de commerce de Badiou critique de cinéma, c' est bien la recherche éperdue de la vérité révolutionnaire contre d’une part la morale petite-bourgeoise social-démocrate et contre d'autre part le prolétariat stalinien du Parti Communiste ! Plus sectaire, on ne fait pas ! Feu sur la gauche bourgeoise et vive Godard. C’est un peu court, non ? Mais, après tout, Badiou a plutôt du courage de laisser publier en l’état, et plus de trente ans après, ces vaticinations hasardeuses et un peu ridicules à force d'outrance. Quand elles sont à ce point insignifiantes, peu importe. Mais, quand elles prennent une tournure plus sectaire encore, on a envie de réagir. Ainsi en 1983, Badiou y allait-il de son analyse sur la fameuse affaire Demy au moment de la sortie en salles du crépusculaire « Une chambre en ville ». Pensez donc, les critiques bourgeois et communistes avaient osé dire haut et fort tout le bien qu’ils pensaient du film de Demy alors que le box-office donnait raison au tandem Oury-Belmondo pour le nullissime et oublié « As des as » (que Badiou n’a certainement jamais vu…). S’ensuit sous la plume du philosophe une attaque particulièrement virulente contre Demy auquel il oppose Godard qui, lui, a eu le génie au même moment de faire bégayer une ouvrière sous les traits d'Isabelle Huppert dans « Passion ». Pour Badiou, la grande messe du grand soir est dite : Godard use d’une fulgurance qui dit tout de la mort annoncée du prolétariat, tandis que Demy, lui, s’amuse en chantant avec le prolétaire SFIO. Cette opposition n’a aucun sens et surtout le propos de Jacques Demy est totalement détourné puisque d’après Badiou il veut nous faire croire qu’il n’y a « ni crise du peuple, ni crise du cinéma ». Une seule vision du film de Demy suffit à montrer qu’il s’agit bien de l’inverse. Demy de Nantes n’est en rien optimiste : si ses ouvriers ne bégaient pas comme dans un séminaire de Lacan, ils sont défaits et battus par le pouvoir et les patrons. Ce que semble ne pas supporter Badiou, c’est en fait le recours au récit, à la fable, le détour par le « il était une fois », comme s‘il s’agissait d’une concession, alors qu’on est juste dans le domaine de la convention. J’admire profondément certaines des fulgurances de Godard, elles n’effacent rien pour autant du pouvoir des histoires que nous racontent Demy et Sautet, entre autres. Au fond Badiou a le cinéma triste. À force de l’analyser sous le seul angle du politique, il assèche cet art pour n’en faire qu’un tract. Et surtout, il semble professer à l’égard des spectateurs un mépris bien dissimulé sous la cause du peuple, un manque total de confiance, une volonté permanente dire le bien et le mal. Oubliant de ce fait que la critique, c’est comme l’écrit Jean Douchet, « l’art d’aimer ». Et Badiou ne me semble guère « aimer » les films dont il parle, même ceux qu’il défend. Il les fourbit comme les armes d’une révolte à venir. Cette instrumentalisation permanente du travail des autres finit par laisser un goût amer dans la bouche d'un lecteur sommé de s’enrôler à son tour dans son parti pris, celui d'un cinéma qui à force d'être "pur et dur" n'existe que dans la construction abstraite qu'élabore Alain Badiou au service de ses propres démons.

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