Ce n’est pas juste un premier film, c’est un premier film juste, comme pourrait dire Godard ! « Belle Epine », en salles demain, la première œuvre de Rebecca Zlotowski, mérite toute votre attention. Ce vrai-faux portrait d’une adolescente en deuil maternel, en fleur mineure et fugue majeure prend très vite l’allure du premier jalon d’une filmographie à venir. Comme si ce qui était en jeu ici, c’est ce qui serait et sera filmé demain. Que l’on me comprenne bien : « Belle Epine » tel qu’il nous est donné à voir aujourd’hui est un film à part entière, mais ce qui le rend plus émouvant, plus décisif, plus essentiel encore, c’est qu’il annonce en toute simplicité la naissance d’un auteur nommé Zlotowski. C’est quoi un auteur de cinéma ? Allez voir « Belle Epine » ! Plus sérieusement, dans l’itinéraire de Prudence Friedman (c’est le nom de l’héroïne), il y a toute la conquête du monde qu’est la fabrication d’un premier film. On ne saurait être trop Prudence pour aller à la rencontre des fantômes lesquels, comme chacun le sait depuis Nosferatu, viennent à la rencontre de l’audacieux qui veut s’affranchir et se dépasser et peut-être même sauver le monde. Cette Prudence est jouée, déjouée, frôlée par Léa Seydoux enfin omni et présente à l’écran, après des apparitions volontairement évanescentes dans « La Belle personne » de Christophe Honoré. Cette fois, Léa est là. Il est de bon ton de dire qu’elle porte le film sur ses épaules. Foutaises ! A l’évidence, Rebecca Zlotowski n’a besoin de personne pour rouler sur les circuits de moto sauvage tels qu’ils font fantasmer son héroïne. Alors parlons plutôt d’une impeccable rencontre entre deux désirs : le désir d’une actrice d’incarner un vrai personnage tout en mouvement et tensions, le désir d’une cinéaste de voir en cette actrice l’incarnation idéale d’un corps en déplacement. Car c’est de bien de cela dont il s’agit ici : « Belle Epine » est la découverte sans cesse renouvelée du mouvement d’un corps qui cherche à être dans un territoire maîtrisé (celui du cinéma et celui de l’histoire racontée). Ce qui fascine ici, c’est bel et bien la façon dont Prudence n’arrête pas de se mouvoir et de bouger. D’où l’importance si grande accordée par Zlotowski aux lieux. Car enfin, on ne bouge que dans et hors de lieux donnés. Aussi filme-t-elle un appartement-refuge comme la forme d’une ville et une ville nocturne comme les pièces d’un vaste appartement où il serait question de vie accélérée et de mort en quatrième vitesse. Oui, ces chambres ressemblent à des quartiers entiers tant on ne les saisit jamais intégralement : elles semblent pleines de recoins, de perspectives et de rues à peine entrevues. Oui, décidément, sa ville imaginée (entre Le Havre et la banlieue parisienne) est un vaste lieu d’habitation dont le salon principal serait un circuit pour motos en liberté. Tout est donc à front renversé ou presque dans ce monde où les pères sont un peu trop absents ou un peu trop présents (formidable scène de repas familial enlevée de main de maître par le génial Carlo Brandt), où les copines et les copains finissent par ne plus être dans la course ou pas assez, où la jeune fille prend le pas sur le jeune homme en opposition à la virilité ambiante, etc.… Une fois que l’on a dit tout cela, on n’a pas dit grand chose des beautés vénéneuses de « Belle Epine ». Rien de la musique, des sons et des lumières si parfaitement travaillés et imbriqués. Mais ce qui compte, c’est que vous alliez voir ce film-là. Aussi vite qu’il va lui-même très vite ! Aussi vite que le jeu impeccable de Léa Seydoux dont la flamme ne nous quitte pas. Aussi vite enfin que Rebecca Zlotowski est allée à l’essentiel pour gagner nos sensibilités spectatrices. « Belle Epine », c’est maintenant !

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