Alors qu'il tourne le prémonitoire "Jeu de la mort" en 1973, Bruce Lee meurt à l'âge de 32 ans à Hong Kong. Il laisse orpheline une population qui reconnaissait en lui un héros.

Bruce Lee dans "Opération Dragon" de Robert Clouse, 1973
Bruce Lee dans "Opération Dragon" de Robert Clouse, 1973 © Getty / Archive Photos

J'ai 6 ans en 1988, quand mon grand-père ramène à la maison, une VHS de location destinée à m'occuper lors d'un après-midi pluvieux. Avant même de l'avoir visionnée, elle a tout pour me plaire : il y a un logo de panthère associé à la société René Château, un dragon rouge sur fond jaune et un petit bonhomme tout en muscle et très énervé. Le titre est on ne peut plus clair : "La Fureur du Dragon". Je comprends que les méchants qui vont croiser sa route vont alors passer un sale quart d'heure assez réjouissant.

A l'époque, j'ignore que le film est sorti en 1972, soit un an avant sa mort. J'ignore aussi qu'il est décédé par la même occasion. Je ne sais pas ce qu'il représente, d'où il vient. Seul compte alors les 92 minutes qui m'attendent avec le dragon et les jours qui suivront où je tenterai en vain d'imiter mon nouveau héros... comme tous ceux qui ont vu se déchaîner Bruce Lee.

Bruce Lee, un chevalier des temps modernes

L'oeil du tigre de Philippe Colin mettait en lumière la carrière de l'acteur et athlète avec Roger Itier, champion et expert international en arts martiaux chinois, et Bernard Benoliel, critique de cinéma, directeur de l'action culturelle et éducative à la Cinémathèque française. On y pouvait y découvrir ou redécouvrir des éléments de sa carrière : sa licence en philosophie, sa carrière à Hong Kong en tant qu'acteur, l'apprentissage du kung fu, ses années glorieuses et ce qu'il a symbolisé dans la société.

Dans la "Fureur du Dragon", Bruce Lee alias Tang Lun se rendait à Rome pour aider la famille d'un ami, victime d'une bande organisée pratiquant le racket. Comme un bon western en somme, le héros débarquait en ville pour rétablir la justice, défendre la veuve et l'orphelin en mettant deux - trois coups bien placés. Pour que le héros soit à la hauteur de nos espérances, le méchant doit l'être aussi. Ainsi, Chuck Norris dans cet épisode descendait d'un avion de la TWA pour calmer le petit dragon de façon expéditive avec sa ceinture noire de karaté.

N'allez pas en conclure hâtivement que le film avait une visée politique et anti-impérialiste par rapport aux américains. Dans la vraie vie, Chuck est un élève de Bruce. Et Bruce est né sur le sol américain. Néanmoins dans ce film comme dans les précédents, Bruce qui pourrait n'avoir l'air de rien vient défendre l'opprimé. Il n'est pas fortuné. Son arme, c'est son corps. Il terrasse l'ennemi avec ses poings et ce sport de classe populaire qu'est le kung fu.

Vaincre la ségrégation

Si Bruce Lee incarne cette force, cette rage et cette soif de justice, il faut peut-être en chercher les raisons dans son parcours. Bruce Lee est né à l’hôpital chinois de San Francisco. Il a trois ans quand il retourne à Hong Kong avec sa mère et son père, comédien d'opéra. C'est là-bas, bien avant de devenir un spécialiste d'arts martiaux, que Bruce Lee démarre sa carrière de comédien, d'acteur - enfant. Il vit dans une ville d'abord sous occupation japonaise puis sous occupation britannique. Bruce est du côté des vaincus dans les deux cas.

Et le problème du racisme anti-chinois va le poursuivre aux Etats-Unis. Il a intégré le cinéma et le kung fu. Mais ses mauvaises fréquentations dans la jungle de Hong Kong poussent ses parents à l'envoyer à Seattle étudier la philosophie. Les études ne lui enlèvent pas le goût de l'image. Il veut tourner, c'est son métier. Mais Hollywood préfère que les rôles d'asiatiques soit joués par des blancs. C'est par le biais des écoles de kung fu qu'il va rencontrer le scénariste de la Tour InfernaleStirling Silliphant. C'est lui qui lui organise son premier casting et ainsi lui ouvrir les portes de la série "Le Frelon Vert" et le rôle de Kato. Si il est masqué et silencieux, Kato devient une star à Hong Kong au point que là bas, la série est renommée en l'honneur de ce second rôle... Bruce Lee va enfin pouvoir s'exprimer. Finies les frustrations.

Van Williams et Bruce Lee pour la série "le Frelon Vert" - juin 1966
Van Williams et Bruce Lee pour la série "le Frelon Vert" - juin 1966 © Getty / ABC Photo Archives

Quand le dragon s'éveilla

Le discret et masqué Kato du Frelon vert sort de sa chrysalide. Dans "La fureur de vaincre", Bruce Lee alias Chen Zen entre dans le dojo et ramène à l'envoyeur une affiche affirmant que le chinois était l'homme malade de l'Asie et par ce geste déclenche une vague d'adhésion auprès de son public. L'humiliation historique subie par les Chinois est vengée en quelques secondes.

Bruce Lee, le héros d'un peuple qui retrouve de la fierté. Mais pas que... Et il est tout simplement le premier héros non blanc du cinéma mondial, dans une ère post coloniale. De Barbés à Hong Kong en passant par les Etats-Unis, ceux qui n'ont accès à rien peuvent croire qu'ils pourront enfin un jour atteindre leur but en faisant fi de leurs origines, grâce à Bruce Lee. Et ce en seulement deux ans et cinq films.

Son décès provoquera une onde de choc qui dévaste ses fans et le mystère qui l'entoure ne s'éteindra probablement jamais. Il portait les passions des sans voix et les laisse orphelins avec ses films et sa technique en héritage. Mais pour celui qui pensait qu'un jour son nom serait aussi célèbre que Coca Cola, sa maîtrise de l'image lui a offert une certaine forme d'éternité.

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