C'est l'excellent confrère Pierre Murat qui dans "Télérama" a lancé cette semaine la bataille en pourfendant "Intouchables", ce film inspiré d'une histoire tout ce qu'il ya de plus vrai : gare à la dictature du réel sur le cinéma, nous dit-il en substance, sous peine précisément que la dimension artistique et créatrice du cinéma ne se délite dans cette course au plus vrai que moi tu meurs. Pour ma part, je n'aurais pas fait porter cette critique sur "Intouchables", cette comédie dont l'intérêt majeur réside dans la personnalité émergente d'Omar Sy, véritable petite bombe énergétique et dont le corps d'ailleurs par sa démesure est tout ce qu'il y a de plus cinématographique au contraire. On se contrefiche, je crois, du réel pour rire devant l'improbable rencontre d'un corps qui va et d'un corps qui ne va plus. Mais, pour autant, et appliqué à d'autres films, il me semble que la critique de Murat demeure pertinente. Prenons par exemple la dégoulinante "Source des femmes" de Radu Mihailéanu (sur les écrans depuis mercredi) et dont on ne cesse de nous répéter que le scénario s'inspire d'une histoire réelle où des femmes ont fait la grève du sexe pour punir des maris machos. Et alors ? Cela autorise-t-il tant de clichés, d'exotisme de pacotille et de bonne conscience féministe émise par un cinéaste qui cultive les bons sentiments comme d'autres les pommes de terre : avec application mais sans génie ? Et puis, mon bon Radu, cette histoire appartient d'abord à Aristophane qui, en la racontant, se montrait bien plus moderne et bien moins démago que vous... Autre exempe dans l'actualité à venir cette fois, le nouveau film de Philippe Lioret, "Toutes nos envies", dont on ne cesse là aussi de nous dire qu'il est inspiré et du livre d'Emmanuel Carrère et d'une histoire vraie. Décidément, Murat a raison, la dictature du "ça a déjà existé, donc ça fera du bon cinéma" tend à se développer dangereusement... Avec d'ailleurs le danger qu'à force de se réclamer du réel, les cinéastes ne se fassent renvoyer à la figure cette même réalité : les invraisemblances sont ainsi multiples dans "Toutes nos envies", comme toujours chez Lioret soit dit en passant.

Ce qui fait a contrario le prix et le poids du scénario de Pierre Schoeller avec "L'Exercice de l'Etat", c'est qu'il s'est précisément décarcassé, comme le fameux épicier (!), pour inventer des personnages politiques plus vrais que nature et des politiques publiques aussi fictives qu'inquiétantes si elles étaient un jour mises en œuvre. D'accord, au cinéma, il n'y a pas de loi et on trouvera toujours des films qui prouveront largement que le recours au réel n'a pas privé l'auteur cinéaste de ses moyens. Mais peut-être faut-il précisément un véritable force artistique pour résister à la tyrannie de la réalité : quand Chabrol fait "La Cérémonie", il rêve tout près des sœurs Papin et il filme tout au loin. Le résultat est un chef d'œuvre.

Ce qui m'inquiète le plus dans cette vague montante stigmatisée à juste titre par Pierre Murat, c'est que peut-être le pire est à venir. Je sens par exemple que le vénéneux et puissant livre de Delphine de Vigan, "Rien ne s'oppose à la nuit", risque d'intéresser des producteurs (200 000 exemplaires, c'est bon ça...) et d'attirer quelques réalisateurs tâcherons qui ne retiendront du livre que la bipolarité et autres terribles secrets de famille. Le livre est pourtant ailleurs, et notamment dans cette interrogation permanente sur le pourquoi et le comment écrire d'une fille sur sa mère. Intraduisible au cinéma ? Si, mais il faut s'appeler éventuellement Hansen-Love, Jaquot, Téchiné, Assayas ou bien Taurand pour l'adaptation. Bref, il faut d'abord avoir envie de faire du cinéma et non du réel.

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